Théo-philo-Document : Une lecture religieuse du conflit israélo-palestinien

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Extrait de l'article : Une lecture religieuse du conflit israélo-palestinien
par David Meyer, Rabbin, Professeur de littérature rabbinique à l'Université Pontificale Grégorienne de Rome
et Bernard Philippe, Diplomate, membre du Service européen d'action extérieure en poste à Jérusalem.

Meyer David, Philippe Bernard, « Une lecture religieuse du conflit israélo-palestinien », Études 4/2015 (avril) , p. 7-17
URL : www.cairn.info/revue-etudes-2015-4-page-7.htm.

Après avoir rappelé en introduction que malheureusement "les uns comme les autres demeurent le plus souvent convaincus que l'utilisation de la force parviendra à établir sur le terrain une réalité politique susceptible de régler le conflit une fois pour toutes",  ils évoquent le "retour de Jethro sur la scène politique du conflit" :

  • Au moment de la sortie d'Égypte et passé le danger immédiat d'une contre-attaque égyptienne, Jethro, beau-père de Moïse et prêtre païen de Madyan, vient très ouvertement donner une leçon politique à son gendre, mettant ce dernier face à ses propres lacunes en matière de gouvernance et de conduite de la justice: "Que signifie ta façon d'agir envers ce peupole ? Pourquoi sièges-tu seul, et tout le peuple stationne autour de toi du matin au soir ? [...] Le procédé que tu emploies n'est pas bon. Tu succomberas certainement, toi-même et ce peuple qui t'entoure; car la tâche est trop lourde pour toi, tu ne saurais l'accomplir seul. Or, écoute ma voix, ce que je veux te conseiller, et que Dieu te soit en aide." (Exode 18, 13-24)
  • Ce passage reflète l'indéniable ouverture de la tradition juive à la "sagesse des nations" que Jethro représente [...] En dépassant le cadre de telle ou telle opposition entre Israël et les nations du monde, l'existence d'un cadre juridique global porté par des instances internationales, ne pourrait-elle être identifiée par la tradition juive d'aujourd'hui comme annonçant les prémices, voire l'aurore d'une nouveau Jethro ?

Les auteurs développent alors "la dynamique du droite international comme espoir et fondement de la paix au Moyen-Orient" et en viennent à proposer une politique du "pas à pas" qu'ils résument par la formule : "L'occupation doit être réduite par étapes et c'est au plus fort de commencer".

Vient alors l'extrait suivant où vous trouverez certainement des échos à notre réflexion sur le dialogue du peuple avec Cyrus au temps du Deutéro-Isaïe.

Ancrage rabbinique et théologique d'une dynamique des "petits pas"

La dynamique possible d'un ancrage du conflit moyen-oriental dans les rouages du droit international résonne très clairement dans le cadre d'une réflexion théologique juive. Après tout, la Torah elle- même n'est-elle pas avant tout le lieu de la Loi, le Livre des comman­dements fixant le cadre légal de la vie juive? Il serait erroné de perce­voir la force de la perception du divin comme strictement limitée au domaine du rituel religieux. L'insistance juive sur la pratique et sur les détails de la Loi porte également en elle une dimension plus politique, qu'il nous est aujourd'hui interdit d'ignorer. Car c'est bien par l'entre­mise de cette dimension politique de la Halakhah, la tradition juive la plus authentique, qu'il importe de rapidement trouver ses marques dans une démarche diplomatique portée par les nations du monde, démarche de « petits pas » sur le chemin du droit international.

Mais sur le fond, la tradition juive — en espérant que celle-ci de­meure l'un des vecteurs de la réflexion politique d'Israël — sait se mon­trer sensible au principe de la Loi. Qu'il s'agisse de la Loi juive, ou des lois émanant de la sagesse des nations, c'est bien le principe de la Loi en tant que tel qui constitue le cœur de la pensée religieuse du judaïsme. Il nous semble que c'est effectivement sur cette rare et précieuse convergence entre dynamiques politiques et aspirations re­ligieuses qu'une attention toute particulière pourrait être portée. Le monde de la diplomatie internationale serait alors porteur d'une voix enfin audible par les populations religieuses de la région, rendant les démarches de paix peut-être plus fructueuses qu'elles ne le sont à pré­sent. Autre avantage, le judaïsme sortirait grandi de cette confronta­tion avec la dynamique du droit des nations, redonnant à la Halakhah la véritable dimension politique qui l'anime.

Perspectives d'avenir

Le droit de la guerre doit prendre davantage en compte les formes nouvelles prises par les conflits modernes: Balkans, Irak, Afghanis­tan, Liban ou les trois dernières opérations à Gaza (2008, 2012 et 2014) qui n'échappent pas aux contradictions de ces conflits. Ceux- ci se veulent technologiques : ils ont la forme de guerres sur écran, avec un engagement minimum de troupes sur le terrain, pour éviter les captures et pertes de soldats qui ne sont plus tolérées désormais, et sans dommages collatéraux sur les populations civiles. Comme si, enfermées au chaud dans des abris le temps des hostilités, celles-ci ne faisaient pas partie du conflit. Il convient dorénavant de définir un droit des conflits bien plus contraignant, en renouvelant l'absolu besoin de respect et de protection des populations civiles, mais aussi, plus généralement, de repenser le droit de la guerre pour mieux in­tégrer la complexité des guerres modernes prises entre deux défis majeurs: guerre de religion d'un côté, ère des technologies de l'autre.

Comme le Tibet, la Palestine fait l'objet d'une occupation indé­finiment prolongée. Or, il n'existe à présent aucun cadre juridique propre aux situations d'occupation prolongée, alors qu'avec le temps qui passe, l'équilibre des droits et obligations du pays occupant est profondément bouleversé. Dans le cas qui nous retient ici, l'extension de l'occupation et l'expansion continue des colonies de peuplement ont des effets cumulés toujours plus profonds sur le tissu social, l'éco­nomie, les institutions et sur la capacité des Palestiniens à exercer leur autorité publique, y compris en matière de fourniture des services so­ciaux, du maintien de l'ordre et du respect du droit. Ceci constitue une menace additionnelle pour les droits humains fondamentaux des populations occupées, et affecte durablement la capacité d'autodéter­mination du peuple palestinien.

Cette menace, qui s'aggrave avec le temps, appelle un cadre légal renforcé, contraignant davantage les pratiques et les méthodes d'oc­cupation. Un tel cadre devrait ainsi, soit fixer des bornes à l'occupa­tion, en définissant une sorte de terme inéluctable auquel l'occupant ne peut se soustraire, soit, pour le moins, définir des responsabilités accrues pour l'occupant, afin de protéger les droits tant individuels que collectifs de la population concernée.

Il peut certes sembler contradictoire avec la thèse d'une dyna­mique des « petits pas » du droit international défendue dans les pages précédentes, d'évoquer à présent l'évolution impérative de certains aspects de ce même droit à la lumière du conflit israélo-palestinien. Comment réconcilier en effet l'idée que le droit puisse servir de base à la dynamique d'une solution tout en argumentant que la nature même du conflit, sa violence et sa longévité, puissent devenir des sources d'inspiration faisant évoluer ce même droit?

Face à cet apparent dilemme, une notion talmudique nous vient à l'esprit. Dans un passage dédié à l'évocation du souvenir de la guerre contre les Romains et à la destruction du Temple (en l'an 70), les sages du Talmud délibèrent sur les modalités adéquates de la transmission de la mémoire de cette violente tragédie. Alors que nombreux sont ceux qui prônent l'établissement d'une norme ascétique (refusant de manger de la viande, du pain, des fruits ou de boire du vin) suscep­tible d'évoquer le souvenir viscéral des conséquences de cette guerre sans merci, Rabbi Yoshuah (Traité Baba Batra 60b) réfute une telle attitude en évoquant le principe légal de l'interdiction d'imposer un décret à la communauté si celle-ci est, pour sa majorité, dans l'impos­sibilité de s'y conformer. Si tel est le cas, il revient à la communauté

de modifier la Loi afin de rendre son application plus en phase avec la réalité de la situation présente.

La proposition talmudique pourrait se formuler de la manière suivante : lorsque la Loi devient trop éloignée de la réalité concrète du terrain et de la communauté, c'est à cette dernière de contribuer à faire évoluer la Loi afin que celle-ci puisse à nouveau devenir contrai­gnante pour la communauté. Les bases d'une dynamique entre la Loi et la communauté sont ainsi jetées. La première étant contraignante pour la seconde; la seconde se permettant de modifier et de construire la première.

Les protagonistes tragiques des violences ont également le poten­tiel de devenir des partenaires actifs et créatifs de l'application comme de l'évolution de ce même droit. Il ne s'agit en rien de prétendre ici que le droit international puisse être malléable et ajustable, au bon gré des protagonistes, surtout dans la relation d'asymétrie qui a été décrite. Cela dit, la lecture talmudique à laquelle nous venons de nous référer nous livre la clé, l'unique clé, capable de faire du droit non plus la source et l'objet ultime du conflit, mais l'ingrédient nécessaire à sa résolution. Plutôt que d'envisager le droit comme le mode privi­légié d'enflammer les passions et d'envenimer les tensions, par une approche fondée sur la condamnation et le rejet de l'Autre, il s'agit de faciliter l'émergence d'un droit, du même droit en fait, avec ses mêmes dispositions et les adaptations requises, mais orienté différemment. Non plus sur l'esprit de revanche et les représailles, mais sur sa fonc­tion réparatrice et transformatrice, la seule capable de donner goût à l'écriture de la paix.

Une telle alternative n'est pas abstraite. Elle est même très contem­poraine. À titre d'illustration, c'est l'alternative concrète offerte entre l'esprit et la méthode du Traité de Versailles de 1919, qui a conclu la Première Guerre mondiale, et la méthode du Traité de Rome de 1959, qui a sorti l'Europe de la guerre. Victime des trois ingrédients de Ver­sailles - l'humiliation, l'exclusion, l'exploitation - l'Allemagne a été considérée comme responsable de la totalité des dommages et pertes subis. Fondé sur les trois ingrédients opposés - l'inclusion, le respect et la solidarité -, le Traité de Rome a permis d'inverser la haine et la guerre, et d'ouvrir des perspectives littéralement inimaginables pour le continent européen.

C'est exactement cette inversion que nous suggère l'esprit de Jethro. À la fois très ancien, mais tellement moderne, cet esprit réfute à jamais le dogme de l'absence d'alternative à la violence et de l'inac­cessibilité de la paix. En élargissant ainsi le champ des possibles, Jethro nous permet de ré-envisager l'avenir en donnant du sens aux choix courageux qu'exige la paix. Cette dernière s'impose vraiment de part et d'autre car dans un sens il n'y aura ni vainqueurs ni vaincus; en effet, comme nous le rappelle Simone Weil : « Tout ce qui est sou­mis au contact de la force est avili, quel que soit le contact. Frapper, ou être frappé, c'est une seule et même souillure.' »

Ainsi, pour revenir au conflit qui nous intéresse ici, plutôt que de débuter par la volonté de plier les parties prenantes de cette guerre sans fin à des interprétations dogmatiques du droit international, parfois décalées par rapport à la réalité de cette guerre moderne, ne faudrait-il pas avoir l'extrême audace de s'engager, dès à présent, Is­raéliens et Palestiniens, sur un chemin différent? Celui d'un engage­ment commun sur le droit, un droit réarticulé à la tradition religieuse, pour le rendre pleinement contraignant pour les acteurs du conflit, les encadrant dans une dynamique légale, peut-être la seule approche capable d'imposer la paix pas à pas sans tambour ni trompette?