Théo-philo-Document : Transfiguration: Le soleil se lève sur Assise

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... L'horrible réalité s'étalait sous nos yeux. Des milliers d'hommes, jeunes pour la plupart, mouraient dans le plus grand abandon, dans la plus affreuse solitude. « Et chacun se sentant mourir, on était seul. » On pouvait tendre la main. Elle se tendait et s'ouvrait dans le vide. Personne pour la saisir.

Pour comble de nos malheurs, la pluie s'était mise à tomber, froide, persistante. Dans notre wagon à ciel ouvert, nous étions transis de froid. Aucune boisson chaude pour nous réchauffer. Peut-on d'ailleurs réchauffer des squelettes ?

Les morts ! Il y en avait de plus en plus. La plupart mouraient d'épuisement. Certains, de dysenterie d'autres, d'érésipèle. Ces derniers étaient horribles à voir. En une nuit, en une journée, ils devenaient méconnaissables. Leurs visages tuméfiés, en feu, étaient complètement défigurés. Délirants de fièvres, ces malheureux hurlaient dans la nuit : ils réclamaient à boire. Les SS les faisaient taire à coups de crosse. Et, au matin, ils gisaient raidis par la mort

Ce débordement de souffrances nous submergeait. Le sentiment d'être abandonnés à la sauvagerie des hommes et du destin était plus fort que jamais.

Il se produisit alors un événement inoubliable, mais d'un éclat tout intérieur. Nous étions quatre frères franciscains dans notre wagon. L'un de nous était à la dernière extrémité. Déjà son regard s'éteignait et nous avait presque quittés. Or, tandis qu'il se mourait, le Cantique de frère Soleil, de François d'Assise, vint spontanément à nos lèvres et nous le chantions. Un geste insensé de notre part ! Comment pouvions-nous chanter un tel chant en un tel moment ?

Et pourtant, c'était le seul langage qui nous paraissait convenir à la démesure de ce que nous vivions. Nos voix à peine audibles s'élevaient comme un souffle fragile. Ce n'était qu'un filet de voix, écrasé par le roulement du train et du destin. Mais c'était le chant de l'univers. Nous chantions la splendeur de la création, la lumière, la vie, la grande fraternité cosmique et humaine.

Loué sois-Tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures, spécialement messire frère Soleil
qui fait le jour et par qui Tu nous illumines.
Il est beau, rayonnant d'une grande splendeur :

de Toi, Très-Haut, il est le symbole.

Loué sois-Tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la terre : elle nous portes et nous nourris,
elle produit la diversité des fruits,
les fleurs diaprées et les herbes.

Loué sois-Tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour pour Toi ;
qui supportent épreuves et maladies ;
heureux s'ils conservent la paix,
car par Toi, Très-Haut, ils seront couronnés.

Oui, comment pouvions-nous chanter un tel chant de lumière dans une situation aussi noire où l'homme n'était plus qu'un jouet du destin, une dérision ? Et le plus surprenant était que nous n'avions pas à nous forcer. Une force invisible nous portait. C'est elle qui chantait en nous. Cela n'avait rien à voir avec un défi stoïque, héroïque, lancé au destin. Ce n'était pas une affirmation désespérée de l'homme et de sa grandeur face à un monde qui l'ignore et l'écrase. Ce n'était pas non plus une évasion mystique dans un arrière-monde de rêve. C'était tout autre chose.

La force invisible qui s'exprimait dans ce chant nous faisait vivre notre destin, en cet instant, comme un mystère. Vivre son destin comme un mystère, c'est percevoir en lui une densité de signification qui dépasse les événements eux-mêmes. On se sent soudain comme portés par une main toute- puissante. Celui-là vit en plénitude qui vit son destin comme un mystère.

Ce fut un moment unique. Une sorte de visitation d'en haut. Un rayon de soleil dans le brouillard...

Éloi Leclerc, Le soleil se lève sur Assise,
éditions franciscaines, p.26-28