Seuil-01-séquence-9-Genèse 2

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« Ainsi l'histoire de l'Exode devenait création. »

Une petite suite (101-102) introduit le thème de la création: si Israël utilise le langage mythique, c'est pour dire son histoire, et évoquer l'intervention d'un Dieu sauveur. Les dias (103-104) renvoient à (113-117): histoire partagée, événements de salut. Ainsi Genèse 2 raconte comment Israël a pensé son origine.

Médite, creuse, interroge
  Exégèse-problématiques 

 

"C'était cette histoire qui devait raconter l'origine de l'homme."

Le récit de Gn 2-3 est plus ancien que Gn 1,1-2,3, écrit par les prêtres après l'exil. Ce récit est une sorte de poème mythique: "On acceptait bien sûr, comme partout ailleurs, que l'homme fût pétri de la terre..." C'est le langage de l'époque et de l'environnement utilisé par Israël pour raconter son origine et son histoire d'alliance avec Dieu. Il porte la trace de plusieurs relectures et de retouches. De même, il sera sans cesse repris, commenté et interprété par les traditions juive, chrétienne; et aujourd'hui différents courants philosophiques, psychologiques... s'approprient ce récit dans des perspectives diverses. La lecture que nous en faisons ici veut tenir compte des différentes relectures, pour s'attacher à retrouver ce que le récit pouvait dire de la foi naissante du peuple de la Bible. La structure du texte reflète un schéma d'histoire du salut : don de Dieu, faute et reprise d'alliance.

(Gam 1er seuil p 123)

Un récit aux allures de mythe

Les récits de Création, divers et nombreux, sont comme la "carte d'identité" d'un peuple. Ils lui permettent de se situer dans le monde et par rapport aux dieux. Ainsi, dans l'épopée d'Atras-Hasis, le récit de la genèse du monde babylonien, l'homme est-il créé pour décharger les dieux de leur peine. À Babylone, il est créé avec le sang d'un dieu déchu et vaincu : dans sa nature même, l'homme porte ainsi la marque d'une sorte de malédiction originelle.

À moins qu'il ne s'agisse de la genèse d'Israël !

À l'époque où il devient un royaume, Israël veut, lui aussi, écrire son récit fondateur. Il le fait en Gn 2, 4b-3, 24 avec le langage de l'époque, en s'inspirant des récits environnants. Mais, à la différence des mythes, il ne cherche pas tant à raconter l'origine du monde et à l'expliquer qu'à témoigner de son expérience de salut historique. Salut qui l'a fait naître, qui l'a fait devenir peuple et donc qui l'a créé. Pour Israël, quand Dieu sauve, il crée et quand il crée, il sauve. Salut et Création sont liés. Adam signifie littéralement le glébeux; il symbolise l'humanité et plus particulièrement Israël.

(Catherine Le Peltier EFB/127-128)

  Théo/Philo-problématiques 

 

"On acceptait, comme partout ailleurs, que l'homme fût pétri de la terre."

Quelle origine ? Mythique ? L'intention des religions primitives est de réfugier l'homme dans une matrice de sens stable, incontestable : l'initié est assuré d'entrer dans le grand rythme fondamental du monde, scansion qui soutient et renouvelle toutes choses. [..] Le grand temps du paradis n'est pas avant, ni après, mais il est toujours et il sauve le temps de la dégradation historique en lui permettant, dans la liturgie cosmique, de se recueillir et de se ressourcer. Le mythe de la création est le récit de ce surgissement primordial, dont toutes les premières fois nous donnent des images approximatives. (RTP/90)

Quelle origine ? Philosophique ? Pour le philosophe, la question de l'origine change radicalement de nature. Le questionnement philosophique naît lorsque s'écroulent les mondes stables mythiques. Les paradis apparaissent alors comme des rêves éloignés, qui laissent l'homme désemparé dans l'histoire, avec, pour seule arme, la fragile raison. [...] Le grand espoir des penseurs est de trouver la structure idéale et intelligible qui permette d'expliquer tout le réel, la "Cause" qui fait que toutes choses sont ce qu'elles sont et qui les fait exister.

Quelle origine ? Scientifique ? Dans un premier temps, le scientifique demeure plus modeste : il constate seulement que la réalité répond aux questions qu'on lui pose et que les faits apparaissent liés les uns aux autres par des chaînes de causalité. [...] L'origine physique du monde astral connu est une vision théorique. Le Big Bang initial, ou une autre explication, n'est pas une cause puisqu'il ne peut pas être reproductible en laboratoire, et que sa construction rationnelle est hypothétique. Il est seulement, dans l'état des connaissances physiques actuelles et pour un certain nombre de scientifiques, un scénario qui peut aider à unifier la masse des informations physiques récoltées dans l'observation de la matière... mais jusqu'à plus ample informé !

 (Jean-Marie Beaurent, RTP/90-92)

 

 

Parle
  Exégèse-thèses 

 

"C'était cette histoire qui devait raconter l'origine de l'homme."

Mythe, oui mais ..! Le mythe est un récit initiatique articulant une conception de l’origine du monde ouverte sur l’action des dieux, avec l’histoire du peuple qui le raconte. Il est récité, lors des fêtes d’initiation, le jour de l’an ou lors de l’initiation de l’adolescent arrivé à l’âge pubère.
Le récit de Gn 2,4b-7 emprunte aux conceptions sur l’origine du monde dans un environnement désertique. Il commence toujours par l’expression :  « Lorsqu’il n’y avait rien, etc… » Ce à partir de quoi le monde est créé est ici le désert.
La seconde partie, Gn 2, 8-9 emprunte à l’histoire des tribus. De semi-nomades en transhumance qu’elles étaient, elles ont fini par s’installer en terre agricole en Canaan, là où les rois, perchés sur les collines, ont un palais entouré d’un jardin, avec au milieu, l’arbre de vie pour célébrer le culte du Baal.
Après l’énoncé du mythe fondateur, le code prend naturellement sa place : Gn 2, 16. Le premier commandement fait aux tribus immigrantes, était de ne pas fréquenter les cultes faits aux Baals (ne pas toucher à l'arbre du milieu). On retrouve les histoires de Gédéon, de Déborah et d’Élie, à l’époque d’Achab. En l’absence de tribunaux et de cour royale, c’est Dieu lui-même qui punissait les coupables. La sentence était : « tu mourras de mort ».
Puis vient le rituel. Gn 2, 18-25. La grande liturgie des ancêtres semi-nomades, n’était pas liée aux récoltes, comme c’était le cas en Canaan, mais aux séjours plus ou moins longs en Égypte, dans les périodes de sécheresse. Se posait alors pour eux, la question de l’identité religieuse et de ses signes. Quel était dans le désert le signe du soutien comme un vis-à-vis, qu’ils recevaient de leurs dieux ? Ce soutien en Égypte avait figure de dieux à face d’animaux. Mais, chez les semi-nomades, les animaux du désert étaient un danger pour le troupeau. Ils n’étaient pas le signe du soutien des dieux. Ce signe, ils le trouvaient dans la tente, où s’assurait la succession de l’ancêtre, dans une complémentarité entre l’homme, le fort, et la femme, plus chétive, mais qui savait ouvrir le cœur de l’homme au dieu de la tribu. .

 (Jacques Bernard, referen-ciel : Gn 2-3 [3'14''])

  Théo/Philo-thèses 

 

"Mais pour nous, on savait que notre création avait une autre histoire... Et l'histoire de l'Exode devenait création."

Origine éthique : Il existe une autre attitude qui consiste non pas à vouloir remonter vers un principe ou une origine, mais à accueillir le commencement imprévisible d'une signification nouvelle. L'attitude éthique accueille, dans le visage de l'autre, le commencement radical, par où quelqu'un nous appelle et brise notre miroir, tout en contestant le spectacle que nous nous faisons de lui.
La création est peut-être moins un espace où nous naissons et avons nos racines que le champ de vibrations, d'appels, de responsabilités, d'énergies à partager. Elle est plus à vivre comme le temps et le lieu de la vocation humaine, que comme le début d'un ordre naturel, sacralisé par les récits religieux où l'homme aurait son avenir dicté par avance.

"La femme est devenue signe du don de Dieu."

Origine symbolique : Si la rencontre est à la racine de son humanité, Israël va en ressentir les effets dans toutes les dimensions de sa vie. Ainsi, la terre qui lui est confiée n'est plus seulement son lieu d'origine auquel il est lié à la vie et à la mort, elle n'est pas seulement ce qui lui procure la subsistance à la sueur de son front, elle devient l'occasion de rendre grâce et le matériau de son offrande. La culture devient culte. C'est ce qui fait de cette terre native, ou que l'on a reçue par la conquête, un paradis fécond.
Mais la femme reçoit aussi, dans ce nouveau contexte religieux, une vocation singulière. Certes, elle demeure la mère et la vierge des premières fois, mais ce rôle, qui lui conférait son statut sacré de prêtresse, donnant accès par son corps aux sources divines, s'estompe à présent au profit du rôle de compagne.
C'est qu'Israël a fait l'expérience d'un Dieu compagnon qui l'engage dans un chemin de partenraiat. Il ne se perçoit plus fixé dans un statu quo cosmobiologique, mais il commence à découvrir les bonheurs et les soucis d'une alliance entre libertés.

(Jean-Marie Beaurent, RTP/94-95)

Contemple
Création, © Marc Chagall (1887-1985)

L’ange de Dieu portant Abraham endormi descend du ciel représenté dans sa couleur divine or, vers la terre représentée sur ce fond bleu caractéristique de Chagall « bleue comme une orange » L'homme est encore inanimé, et son corps tendrement abandonné aux célestes bras qui le portent. Le couple humain se dessine en bas à gauche. Mais déjà la tentation est préfigurée en bas à droite. A gauche, Chagall n'a pas manqué de représenter, en même temps que l'apparition de la créature humaine, celle des animaux créés au cinquième jour. Le soleil tournoie dans la partie supérieure, et emporte dans sa course les protagonistes du Livre : David, Jérémie, Aaron et la grande figure du Crucifié, symbole pour Chagall de l'humanité tourmentée. Source Cetad

Scribes de tous pays et témoins de l'Exode unissaient leurs savoirs pour donner une assise à ce que l'on vivait. On écrivait l'Histoire...

Mais on cherchait aussi à expliquer le monde pour s'y sentir à l'aise et favoris des dieux. On acceptait bien sûr, comme partout ailleurs, que l'homme fût pétri de la terre, vive au souffle d'un dieu, et retourne à la terre. Mais pour nous, on savait que notre création avait une autre histoire, faite de délivrance et de fidélité envers Celui qui nous donnait la vie, faite aussi de péché et de désillusions, faite de conversion et de l'élan nouveau que donne le pardon, faite enfin de la joie de voir Dieu habiter près du palais du roi.

Et c'était cette histoire qui devait raconter l'origine de l'homme; et c'était notre histoire qui devait raconter l'origine du monde. Il fallait que cet homme, modelé de la terre, soit comme recréé par une délivrance et placé, lui aussi, dans la Terre Promise, dans le Jardin d'Éden."Dieu prit l'homme qu'il avait modelé et le mit dans le jardin d'Éden." Adam, comme Israël, avait tout à apprendre en recevant de Dieu la terre de délices. Il pouvait tout capter de ces forces de vie inscrites dans la nature, dans les plantes, les animaux, la femme, et surtout dans cet arbre qui, au jardin du roi, reliait ciel et terre. Adam comme Israël, reçoit l'ordre divin devant l'arbre de vie et de la connaissance: "Tu peux manger de tous les arbres du jardin, mais de cet arbre-là, tu ne mangeras pas." Adam donne des noms à tous les animaux, mais jamais aucun d'eux ne sera ce soutien qui comble le désir et suffit à l'amour pour communier à Dieu.

Adam doit pour cela attendre que la femme soit tirée de sa côte, ou encore de sa vie, et lui soit présentée dans le songe sacré où Dieu fait alliance. De prêtresse sacrée, la femme est devenue signe du don de Dieu, en même temps que l'intime du plus intime de l'homme. Elle est l'os de ses os. Son nom, tout à la fois, dira la ressemblance et l'appel au partage. Ainsi l'histoire de l'Exode devenait création. Moïse et Débora, les ancêtres et le Peuple, tout cela c'était Adam. Ils n'étaient plus seulement les héros d'une histoire. L'antique délivrance éclatait en tous sens; d'histoire localisée, elle portait le monde; d'histoire momentanée, elle serait création. Délivrance, passage de la mer, Sinaï, entrée dans la Terre Promise étaient, pour le poète, la création du monde.

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