session-19-seuil-04-séquence-13 Martyre

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« Lorsque le don total répond au don total. »

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sq-4-13, © Mess'AJE
Martyrs de tous les temps, moines, vierges, religieux... offrent leur vie, leurs fécondités et leurs réussites humaines pour la venue du Royaume; ils témoignent d'une autre vie et d'une autre fécondité.

Même s'il n'est pas répertorié comme tel, le Martyre, "Baptême de sang" dans le don de sa vie, configure au Christ.

Médite, creuse, interroge
Exégèse

 

Premier Seuil : témoignage d’un autre « sacré»

La religion cananéenne rend témoignage aux puissances de fécondité. Plus généralement, les religions magnifient les puissances sacrées de prospérité (conquêtes, fertilité, pouvoirs politiques et religieux...) par des rites (offrandes et sacrifices, y compris humains...). Dans le contexte cananéen, des tribus, à travers l’assimilation-rejet, témoignent de quelque chose de différent : c’est Adonaï qui prend soin de son peuple et donne la victoire, non pas en échange de sacrifices ou par le biais de pratiques magiques, mais gratuitement. En se démarquant des usages cananéens, les tribus témoignent de la fidélité de leur Dieu, à laquelle elles sont appelées à répondre par la confiance et l'attachement. Le Seigneur, en choisissant des tribus marginales et pauvres, témoigne que le petit a de la valeur à ses yeux. Béni soit le Seigneur ! De jour en jour, il prend charge de nous, le Dieu de notre salut. Ps 68,20.

Deuxième Seuil : les martyrs pour la Torah

À travers les tumultes de l’histoire, face aux grandes puissances, le peuple est appelé à témoigner de sa relation particulière avec Adonaï. Mais que de démissions et de dérobades ! Des prophètes se lèvent, témoins de la fidélité de Dieu envers et contre toute évidence. Veilleurs de l’histoire, ils scrutent la présence et la volonté de Dieu dans les événements. Leur témoignage, paroles et actes, permet des avancées de foi fulgurantes :

  • Alors que les puissances assyriennes tétanisent le pays, Isaïe confesse la seigneurie d’Adonaï : c’est lui qui règne !
  • Jérémie relativise toute institution et tout pouvoir et témoigne par son indéfectible attachement à YHWH que sa parole est digne de foi (Jr 20,8).

Chaque prophète rend témoignage, de manière originale, à l’Alliance.

  • Avec la révélation du monothéisme, le 2ème Isaïe découvre la vocation d’Israël. Alors qu’il n’est qu’un petit reste, méprisé, insignifiant aux yeux des nations, il est appelé à être le témoin d’Adonaï, seul Dieu de l’univers, créateur et sauveur, la lumière des nations pour que son salut atteigne aux extrémités de la terre (Is 49). Il peut se reconnaître dans la figure du Serviteur souffrant (Is 53) qui porte le péché des multitudes (53,12).
  • Lors des persécutions grecques (-167), certains juifs préfèrent mourir et rester fidèles à la Torah (2 M 7,19-23 ; Dn 12) : Dieu est fidèle, au-delà de toute espérance. Un siècle avant Jésus, des juifs sont crucifiés par les Romains. Le judaïsme pharisien développe toute une spiritualité autour de la fidélité à la Torah : Jusqu’au bout mon âme ira pour ton salut (Ps 119,81).
  • Face aux compromis engendrés par les persécutions, se développe le courant apocalyptique : certains prêtres s’enfuient au désert pour une vie radicale, tournée vers l’unique Dieu et dans l’attente de son jugement (Qumran). Jeûnes, prière intense, célibat sont pratiqués pour hâter la venue de Dieu... (Esséniens, Qumran ; Thérapeutes, Baptiste... Cf. Philon d’Alexandrie, De vita contemplativa). Le judaïsme ancien connaît donc le monachisme et le célibat pour Dieu.

Troisième Seuil : le Martyre (témoignage) du Royaume : « Quand l’amour risque tout.. »

À l’époque de Jésus, les prophètes sont regardés comme des « témoins-martyrs » : Élie, Moïse et Jérémie qui ont accepté d’être à contre-courant du peuple et des chefs, exhortant à rester fidèle à Dieu, à temps et à contretemps... C’est ce qu’a vécu Jean Baptiste.

Jésus se présente comme le témoin véritable du Royaume qu’il annonce ; ce qu’il dit, il le fait et sa prédication inclut le Martyre : Heureux êtes-vous si l’on vous insulte... (Mt 5,12). La pratique de la Torah nouvelle témoigne d’une vie sur terre comme au ciel (Mt 5-7), dans le mariage, comme dans le célibat pour le Royaume (Mt 19) Cf. GAM 3S, Séq. Torah nouvelle. Seuls ceux qui croient reçoivent ce témoignage (1 Jn 5,10).

Rejeté par les autorités religieuses de Jérusalem, Jésus donne sa vie pour manifester le pardon du Père et la vie nouvelle réellement donnée (Lc 23,34).

 

 

Théo/Philo

 

Le martyre dans les Seuils de la foi : « Quand mourir est un gain... »

Martyr, terme grec : témoin ; martyre = témoignage.

Le Martyre chrétien

Chaque religion et par extension, chaque civilisation a ses formes de martyre. Mais le Martyre chrétien ne se confond pas avec celui qui se donne la mort, par idéal, désespérance, obéissance à un régime, à un programme, ou même pour des valeurs qui peuvent se réclamer de l’Évangile :

  • Le martyre chrétien consiste à donner sa vie pour la personne du Christ... Dans ce don, ce n’est plus lui qui vit, c’est le Christ qui vit en lui (Ga 2,20).
  • La manière dont le disciple donne sa vie révèle et proclame l’Évangile, c'est-à-dire la victoire de l’amour de Dieu sur le mal, la violence, le mensonge... dans l’esprit des Béatitudes... Le chrétien ne cherche pas la mort et les outrages, il les reçoit. Sa fidélité à l’amour de Dieu par amour, l’entraîne là où parfois - souvent - il ne voudrait pas aller... (Jn 21).

CEC / 2471 à 2474

Annexe 13.3 Le témoignage des moines de Thibhirine

Le Martyre de la vie chrétienne

Il atteste d’une fécondité et d’un bonheur supérieurs à tous les biens du monde.

Le Martyre/témoignage fait partie de toute vie chrétienne et commence souvent à travers de petites choses : renoncer à un épanouissement ou un bien légitimes pour être fidèle à ce que demande le Christ ; renoncer à se défendre afin de casser la spirale de la violence ; résister à une loi contraire à l’Évangile, prendre position en faveur du respect de la vie, des êtres fragiles, des sans voix, s’engager en faveur des peuples opprimés et aussi, accepter de déranger des projets de convivialité pour être fidèle à l’Eucharistie, à la charité...

C’est le sens des renoncements volontaires - les « sacrifices » ou « actes de pénitence » - qui maintiennent la vigilance intérieure et la liberté intérieure vis-à-vis des biens d’ici-bas. Vécus comme un cri vers Dieu, ces actes cultivent l’espérance.

Vatican II LG 42 : Le Martyre, preuve suprême de l’amour
Annexe 13.5 A propos de l’euthanasie
Annexe 13.3 Christian de Chergé

Fécondité du Martyre

Dans les martyrs, le Christ continue de donner sa vie ; c’est dans ce sens qu’il faut entendre que les martyrs sont une semence de vie, une semence de chrétiens. Face au mal et au malheur extrêmes, seul ce témoignage radical peut toucher le cœur le plus pervers et le plus dur et ouvre l'horizon. Si le grain meurt, il porte beaucoup de fruits... (Jn 12,24). La vie du chrétien devient assomption, pour lui et pour le monde.
Tout chrétien doit être prêt au Martyre (LR 14, liberté religieuse), à plus forte raison, le missionnaire (AM 24, activité missionnaire de l’Église), le prêtre (MVP 13, ministère et vie des prêtres)...
L’Église a toujours honoré les martyrs (GS 50) comme le prouve le cycle liturgique (SL 104 : constitution liturgie).

Pour conclure, sacrements et vie sacramentelle. Cf. Séquence 7, Baptême.

Il y a eu et peut donc y avoir des évolutions dans le nombre des sacrements. Ces évolutions sont le signe qu’en définitive toute la vie chrétienne est appelée à devenir sacrement, le disciple est appelé à devenir un autre Christ.

Les sept sacrements sont comme des rayons du seul sacrement qu’est le Christ. Jean-Marie Beaurent

Le Père demeure invisible, il manifeste son Verbe en Jésus. Le véritable « Mystère » et l’unique sacrement est, non pas « quelque chose » mais quelqu’un, le Christ : tout le Christ, depuis son Incarnation jusqu’à sa Résurrection.

C’est le même Esprit qui y est à l’œuvre et qui rend présent pour les croyants, Jésus le Christ lui-même et son Père.

Parle
Exégèse

 

Quatrième Seuil : le Martyre dans la foi de l’Église
« Lorsque le don total répond au don total »

Le Martyre de la Pâque de Jésus : vie nouvelle et pardon nouveau sont vraiment donnés

L’eau vive de la Torah nouvelle et le sang de la Croix témoignent que Jésus est l’Envoyé du Père : dans sa mort, le pardon des péchés et la vie éternelle sont donnés à tout homme, même à ceux qui l’ont mis à mort. Le don de sa vie est résurrection et les apparitions de Jésus attestent que le Royaume est bien arrivé : Jésus en est le martyre. Ce témoignage est l’œuvre de l’Esprit Saint : l’Esprit de vérité rend témoignage, parce que l’Esprit est la vérité. Le Fils rend témoignage au Père ; le Père et l’Esprit rendent témoignage au Fils (1 Jn 5,11). C’est ce « martyre » qui est reçu dans le Baptême et l’Eucharistie (1Jn 5,10).

Martyrs de Jésus Seigneur et Messie

Dès après Pâques, les disciples de Jésus sont persécutés par des juifs du courant officiel. Étienne, juif de la diaspora et diacre, a une grande influence au sein de la communauté juive. Par les signes qu’il accomplit et par sa parole, il remet en question le Temple et la Torah, à cause de sa foi en Jésus. Il est lapidé et meurt configuré à Jésus (Ac 7).
Paul le persécuteur (Ac 8,1-3), après son retournement à Damas, s’écrie : pour le Christ, j’ai accepté de tout perdre ! (Ph 3,8). Pour moi, la vie, c’est le Christ et mourir représente un gain (Ph 1,21). Sa formation auprès de Gamaliel et son érudition qu’il met au service de la cause de Jésus, font de lui un adversaire redoutable. Poursuivi par ses confrères, refusé dans les synagogues, il se tourne vers les païens. Bientôt arrêté, il en appelle à Rome dans l’espoir d’échapper (Ac 21,27-40). Jugé à Césarée Maritime, il est envoyé à Rome où il sera décapité deux ans après, lors de la persécution de Néron.
Les chrétiens rendent témoignage par la vie commune et fraternelle, le célibat, le mariage monogame et indissoluble (1 Co 7), par le retrait au désert, le monachisme en vue du Royaume.
Des communautés johanniques connaissent des persécutions violentes. Cf. l’Apocalypse : le texte naît sans doute sous la persécution de Domitien, élargie à celle de Néron (?) pour soutenir la foi des chrétiens persécutés et traversés par des hérésies (nicolaïtes, gnoses diverses...) (Ap 6,9-11 et 7,9-17).
Désormais, être disciple de Jésus, c’est être témoin du Christ, témoin de la vie nouvelle, du pardon ultime qu’il donne, témoin de sa victoire sur la mort, le péché, Satan (Ac 4 et 5). Et Paul affirme que tous ceux qui veulent vivre dans le Christ avec piété seront persécutés (2 Tm 3,12).

« L ’Église d’alors connut tant de martyrs et de vierges » 

■Vers 36, lapidation d’Étienne.
■Vers 64, sous Néron, Rome est incendiée et les chrétiens accusés d’en être les auteurs. Pierre y est crucifié, Paul décapité.
■Sous Domitien (81-96), persécution brève, mais violente afflige des communautés d’Asie (cf. l’Apocalypse).
■Sous Trajan (98-117): martyre de l’évêque Ignace d’Antioche et du pape Clément.
■Sous Marc Aurèle (161-185), martyre de Justin et de quarante-huit chrétiens à Lyon, dont Blandine. Il existe un témoignage direct de cet événement.
■Au 2ème siècle, l’Église instaure un rituel pour la consécration des vierges.
■Sous Septime Sévère (193-211), martyre d’Irénée, évêque de Lyon.
■Sous Dèce (249-259), un édit oblige tous les citoyens à sacrifier aux dieux de Rome, d’où les persécutions généralisées.
■Sous Dioclétien et Maximien (303), quatre édits anti-chrétiens poussent à incendier les livres et les lieux saints des chrétiens et font couler le sang à flots avec de nombreuses tortures : Agnès, Sébastien à Rome... C’est « l’ère des martyrs »
■Avec l’édit de Constantin en 313, les grandes persécutions s’arrêtent pratiquement dans l’empire. Mais les chrétiens continueront d’être persécutés tout au long de l’histoire. Le christianisme devenant religion d’État, le monachisme prend une grande expansion comme alternative au martyre du sang.
■Au 4ème siècle, Antoine se retire dans le désert d’Égypte. Des disciples le suivent pour une vie d’ermite. À la même époque, Pacôme instaure le cénobitisme, vie commune des moines avec une règle.
■Au 6ème siècle, Benoît introduit le monachisme en Occident : vie fraternelle, communauté de bien, prière et travail. Les moines seront les grands évangélisateurs de la Gaule et de l’Occident.
■Le 20ème siècle compte à lui seul plus de martyrs chrétiens que tous les autres siècles. Les Juifs et d’autres croyants, Tibétains par exemple,  aussi.

 

Théo/Philo

 

La vie consacrée

« Quand l’amour risque tout ou s’enfuit au désert pour mieux se consumer, ou pour tout consumer des amours de la terre dans le grand feu divin. »

La vie consacrée est un don de l’Esprit fait à l’Église. Sous ses différentes formes, elle est d’abord un « appel », à s’attacher au Seigneur sans partage, dans une grande liberté de cœur, de corps et d’esprit, dans un état de vie stable, reconnu par l’Église. Cet état s’enracine dans le Baptême et dédie totalement à Dieu (PC 5). Cela suppose un renoncement au mariage, à mettre au monde des enfants ; Dieu étant l’Unique nécessaire. Cet appel implique une vie de prière, de pénitence, de service des frères et de la mission, selon le charisme de chacun. Quelle que soit sa forme, la vie consacrée est le témoignage concret d’un bonheur plus grand que tous les biens de ce monde, même légitimes.

Livré à Dieu suprêmement aimé, celui que le baptême avait déjà destiné à Lui, se trouve, dans l’état de vie consacrée, voué plus intimement au service divin et dédié au bien de toute l’Église. CEC / 945

La Vierge Marie est la figure par excellence de la vie consacrée (LG 8, 59-62, 68-69).

Plusieurs formes de vie consacrée dans le célibat

Les ermites dans un retrait plus strict du monde, dans le silence et la solitude, dans la prière et la pénitence, vouent leur vie à la louange de Dieu et au salut du monde. (CEC / 920-921)

La consécration des vierges est donnée par l’évêque diocésain, selon un rituel liturgique approuvé. Elle est le signe transcendant de l’amour de l’Église envers le Christ, image eschatologique de cette Épouse et de la vie future. (CEC / 922-924)

La vie religieuse implique une « règle » et un engagement explicite dans « les conseils évangéliques » de pauvreté, chasteté, obéissance (CEC / 925-927). Elle se vit dans différentes familles religieuses qui sont un don de l’Esprit fait à l’Église.

Les instituts séculiers de vie consacrée où, vivant dans le monde, les fidèles tendent à la perfection de la charité (CEC / 928 et 929).

Il existe aussi des sociétés de vie apostoliques.

Les fidèles laïcs

Tout laïc, par son baptême est appelé à vivre la configuration au Christ dans la pauvreté, la chasteté et l’obéissance. Le propre de l’état des « laïcs » est de témoigner au milieu du monde et des affaires profanes, d’exercer leur apostolat dans le monde à la manière d’un ferment, grâce à la vigueur de leur esprit chrétien. (CEC / 940 ; GS 43 §4)

Suivre et imiter le Christ « de plus près », manifester son anéantissement, c’est se trouver, plus profondément présent, dans le cœur du Christ à ses contemporains (1Co 7,32-35) Cf. LG 44.

« Comme un grand sacrement, le plus grand sacrement.. »

Martyre et vie consacrée ne sont pas à proprement parler des sacrements, mais ils sont le signe fort de l’accomplissement du Baptême. Au début de l’Église, on appelait Martyre le baptême de sang. On peut voir dans le Martyre, le plus grand sacrement (CEC / 2471-2474).

Le Martyre et par extension, la vie consacrée, c’est le lavement des pieds jusqu’au bout. C’est le baptême réalisé, l’Eucharistie consommée, l’union nuptiale accomplie.

À travers toute vie donnée selon le Christ et pour le Christ, l’Esprit Saint agit et manifeste le mystère du Christ à l’œuvre pour sanctifier l’humanité.

Contemple
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sq-4-13-dia, © Mess'AJE

 

Ne nous étonnons pas si l'Église d'alors connut tant de martyrs et de vierges. C'était la vraie sagesse, ou folie de la Croix, quand l'amour risque tout ou s'enfuit au désert pour mieux se consumer, ou, pour tout consumer des amours de la terre dans un grand feu divin, voudrait, pour se donner, tuer la jalousie des gens désespérés, incapables d'aimer, dont on sait, qu'à la fin, c'est eux qui vous tueront.
Quand mourir est un gain et le seul mot d'amour qu'on voudrait pouvoir dire, comme un grand sacrement, le plus grand sacrement. Lorsque le don total répond au don total, comme un embrassement où l'échange des vies va jusqu'au don du sang.