Quatrième seuil de foi : l'Église

Trinité
Trinité, © Andréï Rublev
 

En regardant la croix où tout était donné et plus encore, pardonné, ce qui aurait pu paraître impensable, partager la vie divine dès cette terre, devenait possible. Garder présent le Christ serait la vocation de l'Église. Mais comment garder vivant le passage de Jésus parmi nous ? Le passé pouvait-il revivre ? Comment l'éternité de Dieu peut-elle rejoindre notre humanité ?

Les croyants de la Bible n'ont pas célébré l'éternité d'un monologue qui continuerait indéfectiblement à se prêcher, insensible à l'écho de celui qui écoute. L'éternité de l'action divine était celle du "mémorial" de l'amour. En surplombant le temps, celui-ci n'en épousait pas moins tous les méandres de la situation de l'homme et de sa liberté, comme il en est des "je t'aime" qui trouvent au fil des ans de nouvelles tendresses pour s'échanger. Israël avait appris, dans le "mémorial", à vivre, de manière responsable, la présence continuée des grands événements de l'Exode et du Sinaï qui avaient autrefois apporté le salut. Sa liturgie égrenait tout le long de l'année le chapelet de l'éternel amour de Dieu. En célébrant la Pâque, on revivait réellement l'Exode. En fêtant la Pentecôte, on était vraiment au Sinaï. Si les chrétiens voyaient en Jésus la Révélation ultime de cette histoire du salut, on pouvait s'attendre à ce qu'ils célèbrent le "mémorial" de Jésus de la même manière. Pourtant une différence essentielle allait distinguer la nouvelle liturgie de celle qui l'avait précédée.

Sur les chemins de Palestine, comme au Golgotha, tout avait été commun entre le Verbe et l'homme. Porteur de notre humanité assumée jusqu'en la mort, Jésus avait, auprès du Père,  associé l'homme à sa Résurrection de Fils. Par Lui, avec Lui et en Lui l'homme avait retrouvé la communion à Dieu dans l'Esprit Saint. Il en résultait une harmonie nouvelle, comme entre la vigne et le sarment, une symbiose transfigurée par l'amour créateur, des épousailles de grâce qui se vivaient derrière l'opacité des signes que l'on continuait à célébrer sur la terre. Une harmonie sacramentelle. Le Christ et son Épouse étaient l'unique sacrement, achevé dans l'Époux, à parfaire en chacun de ceux qui formeraient l'Église de son corps.

Du "mémorial" d'Israël, on allait reprendre la Pâque, bien sûr. Mais l'agneau s'identifierait à Jésus s'offrant pour son Église. On reprendrait le passage de la mer, mais il signifierait la Pâque de Jésus. Le catéchumène s'y unirait au Christ par le baptême. On reprendrait la manne qui, dans le "mémorial" juif désignait la Parole vivifiante émise au Sinaï. Mais elle deviendrait Eucharistie, communion du chrétien au dernier mot de Dieu en son Fils Jésus. On reprendrait le sang des sacrifices, mais il deviendrait en Jésus le vin des Noces, et la nouvelle Alliance en son sang. Le jour du grand pardon et la fête de kippour se confondraient avec le Golgotha qui répandait sur le pécheur le pardon du Christ transmis par les Apôtres. Le temps humain s'ouvrirait ainsi sur le temps de Dieu dans la divine liturgie. L'Église serait le Temple où Dieu entre en communion avec son peuple.

Rien de ce qui est humain ne pouvait plus rester étranger à la Rédemption et à la recréation que Dieu y opérait. L'homme et ses rites, l'arbre et le féticheur, le sage et son yoga, le musicien et son violon, le peintre et son pinceau, le poète et ses mots, le cultivateur et son champ, le technicien et son ordinateur, le pain et l'eau, l'huile et le vin, l'agneau, le bœuf et l'âne et tous les compagnons de notre vie humaine, toute la création retrouvait en Jésus sa vocation première et "aspirait, dans les souffrances de l'enfantement, à la révélation des Fils de DieuRm 8". Le chrétien avait mission de redonner à toute la création le chemin de son bercail. Il lui rendrait aussi sa vocation de Temple ou sa vocation liturgique, puisque Dieu avait fait sa demeure parmi les hommes.

  •   Église mystère : Le seuil à franchir propose de se laisser saisir par un "kairos", un temps qui, à la différence du "kronos" linéaire, marque une rupture, une autre dimension du temps, créant une profondeur dans l'instant, une porte vers une autre perception de l'univers, de l'événement, de soi. Après le temps des signes, voici le temps de la foi sans voir, le temps de l'Église.
  •   Veille : C'est le temps de l'Église, le temps du combat : veiller, prier, jeûner pour hâter la venue du Royaume. Veiller pour scruter à la lumière de la Résurrection le mystère de la descente aux enfers du Prince de la Vie.
  •   Mystère de Pâques : Le mystère de la mort et de la résurrection de Jésus se révèle dans trois grands passages, trois "Pâques" : de la mort à la vie, de ce monde au Père, d'Israël aux nations.
  •   Apparitions : La même gloire d'amour relie la vie, la mort et la résurrection de Jésus. Il est vivant et cela change le monde. Mais comment dire un tel mystère ?
  •   Esprit-Saint : Dans la veille, le disciple, encore conscient de sa lâcheté, s'ouvre progressivement au don de la Résurrection. La Pentecôte dévoile la divinisation qui commence: le baptême en est le sacrement d'initiation.
  •   Église sacrement : L'achèvement de l'oeuvre de l'Esprit Saint se fait par l'Église sacrement. La vie de résurrection s'incarne dans ses sacrements et s'exprime dans les dimensions fondamentales de la vie chrétienne : le service, l'annonce, la prière.
  •   Baptême : La vie trinitaire est la source des sacrements chrétiens qui reprennent les gestes de Jésus dont la présence est maintenue dans les baptêmes en sa mort et les eucharisties en son sang.
  •   Pardon : Accueillir notre recréation offerte par la vie, la mort et la résurrection du Christ et notre remise en communion avec le Corps, l'Église.
  •   Eucharistie : Don et pardon du Seigneur, l'Eucharistie s'enracine dans les seuils, notamment le troisième. Sa dimension trinitaire la lie vitalement à l'Église et à la vie sacramentelle.
  •   Mariage : La profondeur et la spécificité du mariage s'enracine dans l'annonce du Royaume et plus particulièrement de la Torah nouvelle de Jésus.
  •   Ordre : L'unique Apôtre, Envoyé (Shaliah) du Père, Jésus, s'entoure d'Apôtres comme autant d'alter ego dont la succession apostolique est ininterrompue jusqu'à nous.
  •   Lavement des pieds : Contempler ce Dieu Amour qui s'abaisse jusqu'à se faire serviteur, esclave en Jésus. Prendre conscience qu'à sa suite, toute notre vie est appelée à devenir "sacrement". Reconnaître en tout homme le visage du Christ, notamment dans le pauvre, l'humilié.
  •   Martyre : Le martyre est en quelque sorte l'accomplissement de la vie sacramentelle, accomplissement du baptême. La vie consacrée est à comprendre dans ce sens.
  •   Évangile aux païens : Comment les païens sont-ils devenus destinataires de l'Évangile ? Quels nouveaux enjeux de foi ont alors surgi ? Si la mission est constitutive de l'Église, quelles sont les conséquences pour la vie chrétienne ? 

C'est ce réseau en voie de sainteté que Paul appelait "corps" et que nous appelons aussi l'Église. La "Mère de Dieu", selon le titre que lui donne le concile d'Éphèse au IVème siècle, en est l'image la plus parfaite.