A-Paradoxalement, la foi chrétienne demeure biblique, parce qu'elle est un "fait de rupture"
parce qu'elle est un "fait de rupture"
a. Le fait de croire Jésus, puis en Jésus et croire enfin que Jésus est le sens du monde, entraîne l'expulsion hors de la synagogue.
Croire que l'événement de Jésus est le nouveau Sinaï, c'est provoquer un drame dans le judaïsme. Le fait même d'avoir des disciples a créé la difficulté et signifié finalement la mort pour Jésus. S'il avait parlé dans le désert, s'il n'avait été suivi par personne, on l'aurait considéré comme un original, un mystique, un hérétique peut-être... Mais il entraîne les foules et comme il divise le peuple, il doit mourir ! Le fait que des disciples suivent concrètement Jésus et croient en lui provoque dramatiquement la naissance du christianisme.
La foi chrétienne commence par une expulsion. Et c'est encore vrai aujourd'hui par rapport à toute forme de religion, de type prophétique ou non ; même si nous partageons des sentiments religieux analogues (respect de la Transcendance, sens de l'appartenance à un grand Tout, etc.), nous nous marginalisons dès lors que nous affirmons croire en Jésus, Fils de Dieu. Concentrer la recherche du sacré dans le visage de Jésus de Nazareth, n'est-ce pas ridicule ? Et croire que le sens du monde est en ce « Roi des Juifs » suspendu au bois... c'est scandaleux !
b. Un autre aspect de cette rupture, c'est l'opposition entre la foi et la Loi : Paul exprime ainsi son expérience. Mais que signifie cette opposition ?
Il ne s'agit pas de l'opposition entre la liberté spirituelle et le légalisme que connaissent toutes les religions et singulièrement le judaïsme : faire du judaïsme une pratique légaliste et « pharisienne » (au sens de mérites accumulés qui rendent idolâtre et orgueilleux), c'est ridiculiser les juifs pour se mettre en valeur comme chrétiens. Le débat est plus profond.
Il s'agit d'une différence de niveau entre deux types de pratique de la Loi donnée au Sinaï:
• celle des juifs pieux qui accomplissent minutieusement chacun des préceptes de la Loi (shabbat, règles de pureté, etc.), qui se feraient tuer plutôt que d'enfreindre le shabbat - sachant pourtant que jamais la pratique de la Loi ne pourra leur garantir qu'ils sont justes;
• celle de Jésus qui accomplit les commandements par obéissance filiale, qui « habite » chacun d'eux avec une telle liberté qu'il le transfigure et suscite, au cœur de ceux qui le suivent, le désir de vivre comme lui.
Pour saint Paul qui a expérimenté l'une et l'autre fortement, il s'agit donc de l'opposition entre une pratique christique (incluant un acte de confiance au Christ) et une pratique sinaïtique (qui a décidé de la mort de Jésus). Vivre selon Jésus ou vivre selon Moïse, voilà la grande cassure:
• ou bien la pratique du Sinaï renouvelé et accompli en Jésus et l'adhésion communautaire à cette pratique ;
• ou bien, à l'opposé, la pratique de l'ancien Sinaï et l'adhésion communautaire à cette pratique, régulée par le Sanhédrin.
Bientôt la communauté de ceux qui ont connu Jésus et ont cru en lui s'opposera au consensus des Sages qui se considèrent comme les interprètes légitimes du Sinaï... Dans la Loi mosaïque, il y a une foi : Dieu a parlé au Sinaï et, dans la foi chrétienne, il y a une loi, une pratique. Le passage de la Loi à la foi est un passage sauveur qui ne peut s'expliquer que par un don de Dieu (cf. plus loin § 4).
c. On a conscience de recevoir, dans l'événement de Jésus, l'acte de foi de l'Ancien Testament parfaitement, filialement, accompli, enfin ! N'était-ce pas le rêve de Dieu qu'Adam soit réellement fils, qu'un homme soit réellement fils?
L'Ancien Testament envisageait déjà Dieu comme Père: c'était l'un des aspects possibles de Celui que l'on ne pouvait nommer... Mais il y a loin entre percevoir Dieu comme Père et vivre avec lui comme tel ! Se recevoir quotidiennement comme don du Créateur serait, en vérité, l'accomplissement de la Loi !
C'est au niveau de la pratique que Jésus apporte du nouveau : totalement dépendant de son héritage juif, des conditionnements socioéconomiques et politiques de son époque, il est pourtant souverainement libre. Et quelle est la source de cette extraordinaire liberté? - sa relation avec le Père. Son identité, Jésus la reçoit d'un Autre; sa liberté s'enracine dans cette relation qui est sa « chambre intérieure », dans cette communion qu'il fait partager aux autres. Cette « demeure » est le secret de la grande aisance de Jésus par rapport à tout ce qui pouvait paraître le « garde-fou » d'une humanité blessée, sans cesse fascinée par les idolâtries...
La Loi souligne, en effet, la distance entre la chair (le désir de l'homme enfermé en lui-même) et l'esprit (la dynamique divine, l'Esprit de Dieu à l'œuvre). La Loi dit, en quelque sorte: « Dieu veut l'alliance, mais tu n'en es pas capable... Attention ! ne fais pas ceci, ne fais pas cela; reste ouvert ! » La Loi vient casser la chair pour qu'elle soit prise à rebours dans son enfermement. Même si le judaïsme a creusé l'abîme entre Ie Mystère inaccessible et l'homme pécheur et fait de la Loi une ascèse d'ouverture, celle-ci reste fondamentalement appel à la communion.
Or, Jésus vit l'événement même de la communion. Celui qui vit la relation - qui est amoureux - n'est plus obnubilé par l'obligation; la Loi lui devient une sorte d'évidence... Mais une expérience de communion semble-t-elle le mettre en porte-à-faux par rapport aux règles du shabbat ? Ce n'est pas la règle qui prime, c'est la communion.
À partir du moment où il est donné de vivre en relation, non plus avec une Transcendance dont nous ne connaissons pas le Visage, mais avec une présence de Père qui nous apprend la communion le shabbat change de sens: il cède la place au huitième Jour, où Dieu accomplit toute son œuvre dans la communion; les règles du shabbat sont alors relativisées par rapport à la restauration de l'univers. Dieu se montre vraiment Père et l'homme redevient Adam comme avant le péché; car ce qui sauve Adam, c'est la certitude d'être aimé par un Père... L'homme se reçoit à nouveau de son Créateur.
Dieu montre en Jésus qu'il pardonne et qu'il est Père; c'est en lui, Jésus, qu'il est à l'œuvre pour refaire l'humanité, recréer Adam.
