F-La foi reçoit son langage des Écritures
Redisons les choses dans un langage plus traditionnel : la foi chrétienne accueille l'événement de Jésus comme « Nouveau Testament »; celui-ci n'abolit pas « l'Ancien », mais le porte à son accomplissement.
a. Jésus accomplit les Écritures... Pour comprendre cette expression, il faut d'abord écarter les caricatures:
• La foi chrétienne risque d'être perçue comme la résolution d'un problème que se posaient les juifs; eux en seraient encore à attendre ce que nous, enfin, possédons... Attention ! Comprendre ainsi l'accomplissement, n'est-ce pas satisfaire notre besoin de sécurité et retourner à l'attitude mythique ?
Or, la foi chrétienne demeure une foi biblique - donc certainement pas une sécurité ! L'accomplissement des Écritures n'est ni la satisfaction de nos attentes, ni la résolution de nos problèmes.
• La foi chrétienne peut être entendue comme la réalisation des prophéties; les prophètes auraient prévu, prédit tout ce qui ne trouverait sens que dans la vie de Jésus.
Or, la prophétie, dans le judaïsme, n'est pas une prédiction, mais le discernement d'enjeux spirituels qui permettent au peuple de vivre l'événement dans la foi, d'ouvrir l'avenir à Dieu - et, en ce sens, Jésus aussi est un prophète.
Dire que Jésus accomplit les prophéties ne signifie pas qu'il soit le résultat d'un plan dont on devinerait les premières composantes, puis les contours avant de voir apparaître finalement son visage; mais plutôt qu'il ouvre au peuple d'Israël une perspective nouvelle dans ses rapports avec Dieu.
• Jésus n'est pas non plus celui qui viendrait seulement accomplir notre désir humain de justice et d'amour jusqu'au pardon; l'Ancien Testament satisferait notre désir de transcendance, le Nouveau Testament comblerait notre désir de proximité et de communion...
Mais que dénote cette façon d'entendre l'accomplissement? N'est-ce pas la projection de nos idéaux?
Jésus, en ce sens, n'accomplit rien du tout; il s'inscrit en faux par rapport à tout désir humain : la Croix, l'échec, la mort, le configurent plutôt au Serviteur souffrant d'Isaïe. C'est l'accomplissement de l'espérance d'Isaïe, mais vécu dans l'échec de tout accomplissement humain, tel que l'ancien Adam le désirait pour lui. Pourtant, c'est en passant par cette porte étroite, que l'humanité pourra peut-être s'accomplir plus profondément qu'elle ne l'espérait...
b. L'accomplissement que propose Jésus n'est pas spontané; il provoque une véritable rupture
Dire « Nouveau Testament », c'est se situer par rapport à l'Ancien Testament; c'est déjà poser un acte de foi chrétienne. Pour un juif il n'y a que le Testament de Moïse, le seul Sinaï. Le chrétien, grâce à Jésus, s'est converti à une nouvelle vision du Sinaï; il s'est converti à une personnalité qui voit la Torah avec des yeux neufs, qui accomplit la Torah de façon originale et définitive.
Il y a donc deux formes d'accomplissement de la Torah et, entre les deux, une rupture:
• Le Sinaï déployé par le judaïsme est un accomplissement: le mystère de Dieu s'est dit là.
• Avec Jésus, le Sinaï demeure, mais le déploiement du Sinaï est « habité » ; il le vit de telle manière qu'il ouvre à l'intelligence de ce qui s'est passé au Sinaï.
Il y a bien deux formes d'accomplissement:
• un accomplissement comme déploiement d'un Mystère,
• et un accomplissement comme déploiement de ce Mystère de façon filiale...
L'accomplissement est complet de part et d'autre. Autrement dit, le déploiement du mystère (tel un éventail) « tient » par la façon filiale de se situer dans le mystère (comme toutes les lames de l'éventail tiennent par l'une de leurs extrémités); ce que Jésus vient dire et vivre fait entrer les disciples dans la conscience d'instaurer un Israël nouveau.
Ce n'est pas une autre révélation que celle du Sinaï; mais Jésus montre comment le Sinaï peut être vécu de façon nouvelle, comment le mystère de Dieu se révèle davantage dans cette manière de vivre totalement en Fils.
c. Pourquoi faut-il nécessairement passer par les Écritures ?
• Parce que l'Écriture est la langue dans laquelle tout événement de Salut doit se dire pour pouvoir être compris.
• Mais n'est-ce pas là une pétition de principe?
• Non ! Essayons d'approfondir...
Si la foi n'est pas un acte de confiance purement subjectif, elle se reçoit et se transmet dans une tradition de foi. La langue secrétée par cette tradition est le « média » de la Révélation. On va chercher les vieux textes pour comprendre les événements nouveaux: c'est typiquement biblique. Ne faut-il pas être de la famille pour comprendre ce qui arrive aux relations dans cette famille? Être initié à un certain équilibre familial et relationnel pour comprendre ce qui arrive de nouveau ? Il faut avoir été « vacciné » très tôt contre toutes les idolâtries pour percevoir spontanément que telle ou telle attitude ne convient pas, qu'elle est projection sur Dieu de nos propres désirs...
L'Écriture est le milieu dans lequel on peut naître par grâce, être introduit de façon correcte dans le mystère de Dieu et comprendre ce qui arrive. Jésus est né dans ce milieu ; les Écritures sont sa première matrice. La qualité de sa maternité, Marie l'a reçue des Écritures, de son héritage spirituel; car la maternité virginale est d'abord un enjeu spirituel. Israël ne se reçoit et n'engendre à la foi que par le Sinaï: c'est Dieu qui le fait exister et lui donne d'engendrer des fils; les mères autrefois stériles sont considérées comme autant de paraboles de cette vérité : Dieu seul féconde par sa Parole.
L'Écriture fournit à Jésus sa structure mentale: les psaumes, les dix-huit Bénédictions, l'office à la synagogue, la contemplation du Sinaï, les oracles des prophètes... bref ! la condition d'incarnation de Jésus, ce sont les Écritures.
Et quand Jésus va dire l'originalité de sa vocation, manifester ce qu'il a dans le cœur, révéler ce mystère de foi, cet accueil de quelqu'un d'Autre, comment va-t-il l'exprimer, sinon à travers les catégories sinaïtiques ? Ainsi montre-t-il qu'il se situe dans l'économie totale du dessein de Dieu.
Jésus déploie le mystère qui était à l'œuvre dans le Sinaï; et que dit-il d'original ? - Il affirme que les Écritures ne sont pas données seulement pour souligner l'abîme entre Dieu et l'homme, mais qu'elles sont à entendre et à vivre comme un
échange d'amour, qu'elles sont données pour susciter notre être filial.
Jésus, on le voit, se reçoit des Écritures, prolonge les Écritures et les habite de façon toute filiale : il est chez lui dans la Maison du Père.
Dans cette maison, maintenant habitée par lui, Jésus nous accueille; le Fils nous introduit à l'habitation intérieure des Écritures, il nous en donne le sens. Ainsi introduite par le Fils, l'Église habite les Écritures comme sa maison; elle y est chez elle, témoin de leur accomplissement par le Fils.
Dans sa prédication, elle fait sans cesse référence aux Écritures; elle les porte comme sa Parole: il ne s'agit pas d'y chercher des preuves, mais de se référer à une Tradition qui ouvre au mystère de Dieu et le reçoit filialement. En recourant ainsi à l'Écriture, les prédicateurs de l'Évangile pourront présenter Jésus comme la réalisation du dessein créateur de Dieu, dont ils verront dès l'ancien Sinaï les premières orientations.
