Document - témoignage - Erri de Luca

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Nous appelons "sacrifice d'Abraham" un épisode des histoires saintes qui, par une heureuse fortune, a une issue différente, car Isaac s'en tire. Même s'il est ligoté comme un chevreau sur un rocher et que son père, armé d'un couteau, est prêt à lui trancher la veine jugulaire, il est sauvé par Dieu à l'ultime et bon instant. Les Hébreux ne parlent pas de sacrifice pour lui, mais de aqedah, ligotage.
C'est la grande humiliation d'Isaac. C'est un garçon docile et conscient de ses devoirs. Il fait un long chemin de jours avec son père en portant le bois du sacrifice du feu. Il sait qu'ils n'ont aucune bête du troupeau avec eux, il voit son père triste et sombre, alors que d'habitude il est toujours heureux de présenter une offrande sur l'autel, d'élever vers le ciel le parfum du sacrifice.

Isaac, avec bien plus d'évidence que celle du simple savoir, sent, devine, comprend que c'est lui la victime, que cette ascension n'a pas de descente pour lui. Isaac monte sans chanceler.
Il demande à son père où est l'agneau, mais c'est pour entendre la voix d'Abraham, pour être réconforté par son assurance. En effet, il l'appelle d'abord, pour qu'il puisse lui répondre avec sa coutumière affection : "Me voici mon fils." Puis il pose une autre question et obtient une réponse qui confirme ses pressentiments: "Elohim s'occupera de l'agneau pour le sacrifice". Jamais jusqu'ici, les choses n'avaient été ainsi entre eux. A présent, Isaac sait. Et pourtant il avance, franchit le dernier pas vers l'autel, dépose le bois, aide à construire l'autel, à disposer correctement les fagots tout autour. Maintenant, c'est à son tour. Voilà que son père le ligote. Isaac ne réagit pas, ne réplique pas, mais comme il se sent humilié par ces liens, lui qui était monté jusqu'en haut par la seule force de sa volonté d'obéir en tout. Lui qui avait fait preuve en silence de tout le sacrifice dont on est capable quand on est jeune, il était traité comme une bête récalcitrante à l'abattoir.

Abraham
Abraham, © Sieger Köder
Abraham, © Sieger Köder

 

Il ne peut pas non plus réclamer d'être égorgé en homme libre, de collaborer jusqu'au bout. Le ligotage d'Isaac est le comble d'une obéissance qui sacrifie même sa propre dignité, qui accepte d'être mal comprise. Son père et lui sont une seule chose sur cette hauteur, mais ces liens les séparent. L'ange arrive enfin et le couteau pointé sur la gorge du fils servira à couper la corde. A la fin du chapitre, on lit le passage sur la généalogie de Nahor, frère d'Abraham (Gn 22, 20-24). Quelques femmes s'y trouvent nommées. Parmi elles, Rivka, Rébecca, qui sera l'épouse d'Isaac. Voici que l'Ecriture sainte annonce la récompense qui reviendra à Isaac pour sa libre offrande de soi en sacrifice et pour l'humiliation de son ligotage.

Erri De Luca, Noyau d'olive (Arcades Gallimard).

Comment avez‑vous découvert la Bible?

 

Erri De Luca. J'avais 30 ans et travaillais comme ouvrier. Là où je vivais, il n'y avait pas de livres, car je n'en voulais plus autour de moi. À l'époque, les écrivains me fatiguaient et m'énervaient. Leurs histoires ne pouvaient pas m'aider. Un jour, presque par hasard, je suis tombé sur une Bible qui traînait par là. J'ai commencé à la lire par vice de la lecture. Tout de suite, ces pages m'ont frappé. À la différence des textes littéraires, le texte biblique ne m'invitait pas à rentrer dans son histoire. D'ailleurs, on ne peut pas rentrer dans l'histoire de la Bible.

 

Pourquoi?

 

Parce qu'elle se passe exclusivement entre la volonté de révélation d'un Dieu qui se proclame unique et un peuple uni dans l'écoute. Cette écoute est primordiale. David écrit dans un psaume: « Tu m'as creusé les oreilles. » À ce moment‑là, les oreilles de ce peuple étaient comme des puits où l'eau de la révélation se déposait sans disperser une seule goutte. C'est le coup de départ de l'aventure du monothéisme, qui, arrachant les divinités préexistantes, déracine le polythéisme magnifique qui autour de la Méditerranée avait trouvé la plus fertile des terres. Cet échange entre la révélation et les personnages est une relation exclusive qui possède une force impensable. Je ne suis pas croyant, ni juif. Ma lecture était donc vierge, mais la force dégagée par ces pages m'a profondément touché.

 

Vous vous êtes tout de suite intéressé à la question linguistique. Pourquoi?

 

J'ai du mal à isoler les différentes composantes de mon attraction pour l’Ancien Testament, mais certainement le mystère de sa langue a beaucoup compté. L’intensité de ce texte m'a poussé à m'interroger sur sa langue d'origine, l'hébreu ancien. Le texte que je lisais utilisait un italien ordinaire qui ne me suffisait pas. Je voulais connaître la langue qui avait abrité pour la première fois cet échange entre Dieu et les hommes. Alors j'ai acheté une grammaire et j'ai découvert une langue absolument non philosophique, une langue très concentrée de seulement cinq mille mots. Le Dieu de la Bible se concentre en cinq mille paroles, à travers lesquelles il déploie toute sa force et toute sa capacité de susciter les réactions des créatures auxquelles il s'adresse.

 

Que vous a révélé la lecture de la Bible en hébreu ?

 

J'ai découvert que nos traductions n'étaient pas fidèles au texte original. C'étaient des traductions libres. À commencer par la première, en grec, datée du VI° siècle avant J.‑C. Sa distance du texte hébreu est abyssale. Aujourd'hui, aucun éditeur ne publierait une traduction pareille. Entre les langues, il y a des rapports de force. À l'époque, le grec était la langue, les autres n'étant que des dialectes barbares. Cette traduction dans un mauvais grec très philosophique a dénaturé totalement l'original. Elle a même changé le nom du personnage principal, car il n'y a pas le mot « Dieu » dans l’Ancien Testament. On y trouve seulement un tétragramme imprononçable. La traduction en grec a donc été le premier épisode d'une longue infidélité au texte qui s'est perpétrée jusqu'à nous. Aujourd'hui on n'y pense pas, mais utiliser le grec pour traduire une histoire de foi monothéiste qui se déroule au milieu d'une terre désertique c'est comme traduire en anglais une histoire de bergers corses. Pour les mêmes raisons, je regrette beaucoup l'absence d'un original araméen pour le Nouveau Testament.

 

Comment en êtes‑vous arrivé à traduire vous‑même des passages de l'Ancien Testament?

 

J'ai commencé à lire la Bible très tôt le matin, avant de partir au travail. C'était une façon d'arracher à la journée un moment pour moi. Pendant toute ma vie d'ouvrier, j'ai été content de me lever très tôt, justement parce que j'avais ce rendez‑vous. Quelques mots de cette lecture quotidienne me restaient dans la tête pendant toute la journée. Je me les répétais, je les remâchais comme des noyaux d'olive. J'ai ensuite commencé à écrire quelques brefs comptes rendus du bonheur que j'éprouvais à dénicher ces paroles dans l'immensité du texte. Peu à peu, je me suis attaché physiquement à cette langue. Mais plus je lisais, plus j'avais besoin de revenir au texte original oublié par les traducteurs. De cette exigence sont nés mes essais d'une traduction qui respecte la lettre du texte.

Le besoin de revenir aux origines n'est pas toujours apprécié par les gardiens de l'orthodoxie...

 

C'est vrai. Ils sont méfiants, car les ennuis de l'Église ont souvent été causés par ceux qui se réclamaient des origines. Toutes les hérésies ont fait appel au texte original. Aujourd'hui, la tradition des interprétations est bien là, mais chacun peut essayer de lire l’Ancien Testament comme il a été lu par ceux à qui il s'adressait dans sa forme originelle.

 

Revenir à l'original est‑il un acte de liberté?

 

Pour moi, c'est surtout un acte de fidélité à la langue de départ. Généralement, les traducteurs prétendent embellir la langue d'arrivée. Moi non, car elle ne m'intéresse pas. L’italien est ma langue, mais ici elle est entièrement au service de l'hébreu ancien. C'est un bout de caoutchouc que j'utilise pour calquer le texte d'origine et essayer de faire entendre un peu de sa force. Par exemple, dans toutes les traductions, on lit: « Et Dieu dit ». Mais le texte hébreu est: « Et dit Dieu. » Le verbe précède le sujet. L’action de dire est plus importante que Dieu lui‑même. Le verbe a la priorité dans la phrase, car il exprime la volonté de Dieu de se manifester. Le rappeler est un acte de fidélité.

 

Est‑ce que le fait d'être un écrivain vous a aidé dans la traduction ou, au contraire, la traduction de quelques passages de la Bible a‑t‑elle été utile à votre activité d'écrivain?

 

Je ne peux admettre aucun échange entre ma lecture de l’Ancien Testament et ce que je fais avec les mots dans mes livres. Il s'agit de deux activités totalement séparées qui ne communiquent pas. Évidemment, la traduction est une école d'écriture qui nous oblige à être précis et nous aide à mieux nous approprier notre langue. Mais ce discours ‑ valable pour les autres langues que je traduis, c'est‑à‑dire le russe, le français, l'anglais ou le yiddish ‑ne vaut pas pour l'hébreu ancien. Là, il s'agit seulement d'un acte de fidélité sans conséquences sur mon activité d'écrivain.

 

Votre lecture dépourvue de foi produit‑elle un regard différent sur le texte ?

 

Celui qui possède la foi habite dans ce livre. Moi, je campe dehors et par moments je me permets d'y entrer. J'y fais un tour et je ressors. Mon passage est toujours très lent, car il me faut beaucoup de temps pour traduire. Je traduis seulement un vers par jour. Aujourd'hui j'ai arrêté de travailler comme ouvrier, mais je continue de lire la Bible aux mêmes horaires et avec la même intention. Cette lecture représente du temps arraché aux gaspillages de la vie quotidienne. Je ne lis pas pour trouver des réponses. On ne peut pas ouvrir ce livre pour chercher. On peut seulement l'ouvrir pour avoir l'occasion d'être trouvé. Par un mot, par une phrase. Mes commentaires indiquent des évidences qui m'ont trouvé. J'essaie de restituer une petite partie de ce que j'ai reçu.

 

Qu'est‑ce qui vous a le plus marqué dans l’Ancien Testament?

 

Lorsqu'on lit ce texte, on se frotte à l'immensité. Et ce frottement produit un peu d'énergie qui nous réchauffe. L’Ancien Testament me rappelle sans cesse que l'homme n'est pas le patron du monde. C'est seulement quelqu'un de passage auquel les cadeaux de la vie ont été donnés en concession. Les lois fixées au peuple juif invitent à respecter les faibles, les humbles, les étrangers. Et nous sommes tous des étrangers. La conscience de cette condition nous aide à trouver notre place provisoire dans le monde. Sans se croire le centre de l'univers.