D-La foi est un don de Dieu

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Ressources théologiques et philosophiques, Jean-Marie Beaurent p322-327
   La foi est un don de Dieu  

L'homme de foi, pour un chrétien, c'est Jésus lui-même ; la foi chrétienne se fonde sur l'expérience de Jésus, elle est participation à sa vie de communion filiale avec le Père .

a. Dieu donne en cet homme, Jésus, l'accomplissement de la foi (He 12,2).

Ses contemporains ont rencontré en Jésus un homme de foi, un fils d'Israël qui avait très fortement conscience d'une relation d'abandon filial à Dieu envisagé comme Père. L'audace du Christ est d'annoncer que Dieu est Père, que Dieu montre aujourd'hui qu'il est Père, que Dieu fait acte de paternité en cet événement précis: sa venue, sa vie à lui, Jésus...

Jésus a commencé, non par dire, mais par vivre; il invite les siens à vivre avec lui une nouveauté pratique, une vie de communion et à discerner les signes discrets de l'intervention du Père. Le lieu privilégié de ce discernement, c'est sa qualité d'existence à lui, Jésus: il y a au moins un homme qui vit en fils, qui se reçoit quotidiennement comme don du Père.

Quelle force d'attirance, de connaissance et d'amour de l'homme n'a-t-il pas fallu à Jésus pour que tant de Juifs l'aient suivi ! On lui fait confiance, on entre dans une nouvelle pratique et l'on est amené à se poser la question : qui donc est-il pour agir avec une telle liberté, inaugurer une telle pratique, inspirer une telle confiance?

b. Dieu donne aux disciples de Jésus de vivre ce que vit Jésus lui-même.

L'expérience de Jésus est rayonnante; elle ne lui est pas réservée. Il y a en lui une grâce qui entraîne à faire la même expérience; il suscite en ses disciples le désir de vivre avec lui... « Maître, apprends-nous à prier... à faire des miracles..., à prêcher..., à pardonner... » C'est alors que se pose, pour eux, à partir de la pratique vécue avec Jésus, la question d'une foi nouvelle ; c'est ainsi que s'ouvre pour eux la possibilité, avec Dieu, d'une relation nouvelle.

L'œuvre de Dieu qu'ils contemplent dans l'événement de Jésus leur apprend quels hommes ils sont, quels hommes ils peuvent être. Le visage de Jésus leur révèle peu à peu ce que Dieu est en train de faire: il refait un cœur d'homme parfaitement accordé à lui, vraiment confiant, totalement filial.

La foi est un mouvement qui vient de Dieu, l'acte de confiance fait à Dieu est en vérité une action de Dieu. Dans le visage de Jésus, une certaine forme d'accomplissement de la Torah vient toucher l'homme et lui dire: « Dieu prend visage pour te toucher; en te touchant, il t'accorde à lui, par miséricorde. La mesure de miséricorde a recouvert la mesure de justice ! » Alors que - l'homme le sait et la Loi le lui répète - il ne peut par lui-même que pécher, Dieu prend visage d'homme pour le rejoindre et accorder son humanité à son cœur.

Paradoxe absolument scandaleux, car la révélation de l'abîme séparant l'homme de Dieu, par la lumière de la Torah, demeure ainsi que la dignité profonde de l'homme qui cherche, dans la ténèbre de Dieu, quel chemin se frayer vers lui...

Ainsi, Dieu est à l'œuvre en l'homme pour une nouvelle action, une action recréatrice.

Cela signifie tout ensemble que :

• Dieu vient dans un homme parfaitement accordé à lui et ouvert aux hommes (première phase de l'action de Dieu);

• et, par cet homme-là, parfaitement accordé à lui, Dieu vient accorder tous les hommes à lui (deuxième phase de l'action de Dieu).

Dans l'une et l'autre phase, l'action de Dieu, c'est la foi, l'ouverture du cœur à Quelqu'un qui se donne : 

• ouverture d'un cœur parfaitement accordé au Père;

• ouverture des cœurs accordés à cet homme parfaitement accordé au Père; ainsi rendus conformes à cette ouverture, ils deviennent témoins de cette ouverture, par la communauté de vie avec lui, le Fils.

c. Mais le don de Dieu n'est pas « à sens unique » ; Dieu est à l'œuvre des deux côtés : Jésus s'extasie du don du Père chez les autres et s'extasie de leur foi.

Lorsque Jésus rencontre le centurion, la cananéenne, qu'admire-t-il ? - leur foi ! Et il rend grâce de la foi suscitée au cœur des pauvres, des pécheurs: « Je te bénis, Père!... » (Mt 11,25-26), car la foi est don, action de Dieu dont il faut rendre grâce.

L'admiration qu'exprime ainsi Jésus manifeste ce qu'il est en lui-même : un homme de foi, un fils qui accepte de se recevoir d'un Autre, d'être dans son être même un cadeau; l'acte de confiance et l'esprit de filiation, c'est tout un et c'est essentiel... Lorsque le Père agit, il suscite un cœur qui s'ouvre; la foi dans un cœur, voilà son œuvre !

Le cœur entièrement ouvert, c'est Jésus: il reconnaît son propre mystère en le voyant se réaliser autour de lui; il peut exprimer la profondeur de son propre mystère lorsque le Père lui donne de s'en rendre compte, à travers les autres.

C'est dans l'admiration de l'œuvre paternelle, que Jésus manifeste qu'il se reçoit parfaitement du Père.

d. Si Jésus reconnaît la foi et se reconnaît lui-même comme un « homme de foi », c'est dans une attitude de pauvreté partagée.

La foi n'est pas d'emblée « l'acte de foi » : c'est d'abord l'ouverture fondamentale de l'existence, que Jésus reconnaît dans les gens qu'il rencontre. Et comment peut-il la reconnaître? - parce qu'il est lui-même cette ouverture radicale.

Lorsque Jésus rencontre quelqu'un d'ouvert à un don quel qu'il soit... un pauvre qui dit : « Donne-moi », « guéris- moi », « pardonne-moi », ou « fais que je voie,... que je marche,... que mon serviteur soit guéri ! », il admire qu'il y ait dans un homme cette ouverture fondamentale à l'Autre, monnayée dans la pauvreté quotidienne, le besoin de santé, d'amour ou de pardon. Jésus entre en communion avec lui et il entend son appel au salut... alors que nous restons opaques à cette lueur, sourds au gémissement d'autrui, parce que nous ne sommes pas totalement ouverts, pas vraiment conscients de notre pauvreté radicale. Si notre existence était parfaitement pauvre, tout entière désir de Dieu, reconnaissance et pardon, nous comprendrions notre voisin, sa pauvreté fondamentale et son désir, à lui aussi !... Nous ne sommes pas fils par nature, mais seulement par adoption !

Jésus découvre dans le cœur de ses contemporains cette pauvreté essentielle qui les accorde au don du Père, à la proximité d'un Dieu qui est Père, jusqu'en leur plus noire misère. (Cf. image 10.) Inversement, ils découvrent en Jésus cette transparence filiale qui le rend si proche d'eux. Ce n'est pas une complicité idéologique, ni un accord théologique, ni même un sentiment, qui unit Jésus aux pauvres, aux disciples: tout cela va disparaître au moment de la Passion... C'est une reconnaissance mutuelle entre le Pauvre et les pauvres.

 

La foi ne se situe pas au niveau des idées, ni des sentiments ou encore de la générosité; elle est dans l'ouverture du cœur pauvre. Ce qui réunit le Maître et Pierre après la trahison, c'est la reconnaissance de la pauvreté, car Jésus lui-même est le Pauvre: « Il s’est fait pauvre, de riche qu’il était, afin de vous enrichir de sa pauvreté » (2 Co 8,9b).

e. On vérifie, dans l'existence de Jésus, que sa communion aux hommes n'est possible que par sa communion au Père.

Pour que Jésus se rende compte, en chaque homme qu'il rencontre, de sa soif, de son désir du salut, il faut qu'il soit parfaitement accordé au Père, parfaitement ajusté à son œuvre. S'il s'extasie « à jet continu » devant le pécheur ne demandant qu'à être visité, c'est parce qu'il y a en lui cette contemplation permanente de Dieu, cette communion intime au Père.

Qu'est-ce qui rend Jésus si proche de Zachée ou de la Magdeleine? « Il savait ce qu'il y a dans l'homme » (Jn 2,25); il sait que la foi n'est possible à l'homme que si Dieu la lui donne, parce qu'il vit lui-même cette communion au Père. Il est le véritable Adam qui rencontre authentiquement tous les Adam du monde. Dans une Source qui ne vient pas de lui, Jésus puise la communion à tout homme qu'il trouve sur son chemin... La communion avec le Père permet la communion avec tous les hommes.

Les disciples devinent qu'un tel accueil de la part du Maître est le signe et le fruit d'une communion unique avec Dieu : un cœur tellement ouvert ne peut être qu'un don de Dieu ! Ils balbutient pour le dire: «Tu es le Messie!» (Mt 16,16). Plus tard, dans la lumière du Ressuscité, ils comprendront: (cf. image 11) « Dans cet homme, nous avons vu Dieu venir nous toucher, nous dire sa compassion, nous appeler à la communion; cet homme était connaturel à Dieu, cet homme était Dieu-avec-nous ! Jésus était homme et Dieu... »

Dieu : Père et Fils, communion en Dieu (cf. 1 Jn 1,1): les premières expressions chrétiennes vont apparaître.

f. La foi, la vie de foi est un vivre avec Dieu ; qui reçoit ce don de Dieu qu'est la foi a la grâce de vivre, ici et dès maintenant, avec Dieu de sa vie même...

La foi chrétienne n'est pas l'expression d'une option individuelle: « Jésus me plaît! Ce qu'il dit correspond à mes idées ! » ou « Je me sens bien avec lui ! » ou « Je l'admire plus que tout; il sera désormais ma bannière ! »... Non, c'est un mystère autrement plus grand !

La foi des disciples de Jésus, la foi chrétienne, est:

• participation à cette action de Dieu réalisée en Jésus,

• que Jésus repère dans une humanité pauvre,

• et qui l'amène finalement à exprimer ce qu'il est lui- même, le Mystère dont il est issu,

• dont il est lui-même la manifestation à l'œuvre...

Ceci est fondamental pour la christologie.

«Personne ne vient à moi si mon Père ne l'attire» (Jn 6,44.65).

L'œuvre du Père est en train de se réaliser là, dans la foi des disciples participant à la vie de Jésus, à son expérience d'ouverture totale, de confiance radicale, à sa joie d'être Fils, pur don de la miséricorde...

La foi chrétienne nous mène au cœur de Dieu ; elle nous introduit dans l'intelligence de son mystère, de ce qu'il est en lui-même, comme don et comme pure « réception » (pauvreté). C'est véritablement une nouvelle manifestation de Dieu : il Intervient dans l'histoire et crée un événement nouveau : c'est donc un nouveau Sinaï ! Il suscite une nouvelle façon d'être homme : mener l'existence humaine comme un fils en communion avec le Père; autrement dit: par la foi, Adam entre dans la famille de Dieu ; c'est une nouvelle création !

Question: peut-on perdre la foi?

Si la foi est un jeu de relation entre deux personnes, le disciple peut abandonner le Maître, casser la relation..., la force de proposition de l'Autre n'en demeure pas moins. La confiance que Dieu accorde à l'homme est totale et permanente; elle culmine dans le don de Jésus à l'humanité.

En cas de crises graves - et notre situation culturelle les provoque, qui nous détermine à ne plus nous fier à personne, mais à tout exiger - pour croire à nouveau, il importe peu de nous souvenir qu'autrefois nous avons fait confiance à Dieu, mais beaucoup plus d'annoncer que lui nous fait toujours confiance, ne cesse de nous faire confiance.

Israël ne peut perdre sa vocation, même s'il la trahit; l'appel de Dieu est toujours premier et sa Parole créatrice.

Les disciples sont choisis par le Maître dont l'appel éveille en eux une responsabilité. Jésus agit avec eux comme Dieu avec Israël: il choisit un peuple qui lui réponde; dans cette portion d'humanité, il éveille une véritable identité nouvelle. C'est le choix de Jésus qui fait le peuple du Nouveau Testament : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; c’est moi qui vous ai choisis, pour que vous alliez et portiez du fruit » (Jn 15,16). L'élection est antérieure à la réponse de foi.

La foi n'est pas d'abord un choix de confiance personnelle, un plongeon dans l'absurde (Cf. Kierkegaard); c'est la réponse à un appel. Il est plus important de bien entendre cet appel que d'apprécier l'intensité de notre confiance. Nous pouvons perdre la confiance, nous; mais la confiance que Dieu nous fait, comme la fidélité de Dieu dans l'Ancien Testament, est un Roc sur lequel nous bougeons peut-être, mais qui, lui, ne bouge pas !

La foi n'est pas seulement un acte subjectif; c'est l'entrée dans une relation avec le Maître qui choisit ses disciples, les élit, les hisse à la hauteur de la vocation à laquelle ils sont attendus, désirés, aimés - même s'ils trahissent.