Cette femme était païenne ! Mc 7, 24-30

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Matthieu 15, 21-28
 

Livre de Kells Vulgate Bible de Jérusalem
Livre de Kells folio 74v75r
Livre de Kells folio 74v75r, © Livre de Kells
folio 74v75r, © Livre de Kells

 

et egressus inde Iesus secessit in partes Tyri et Sidonis  et ecce mulier chananea
a finibus illis egressa clamavit
dicens ei miserere mei Domine Fili David
filia mea male a daemonio vexatur  qui
non respondit ei verbum et accedentes
discipuli eius rogabant eum dicentes
dimitte eam quia clamat post nos  
ipse autem respondens ait non sum
missus nisi ad oves quae perierunt
domus Israhel
at illa venit et adoravit eum dicens
Domine adiuva me  qui respondens
ait non est bonum sumere panem filio
rum et mittere canibus  at illa dixit
etiam Domine nam et catelli edunt de micis quae cadunt de mensa dominorum suorum  tunc respondens Iesus ait illi
o mulier magna est fides tua fiat tibi
sicut vis et sanata est filia illius ex illa
hora

21 Et sortant de là, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. 22 Et voici qu’une femme cananéenne, étant sortie de ce territoire, criait en disant : « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David : ma fille est fort malmenée par un démon. » 23 Mais il ne lui répondit pas un mot. Ses disciples, s’approchant, le priaient : « Fais-li grâce, car elle nous poursuit de ses cris. » 24 A quoi il répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » 25

Mais la femme était arrivé et se tenait prosternée devant lui en disant : « Seigneur, viens à mon secours ! » 26 Il lui répondit : « Il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » -27 « oui, Seigneur ! dit-elle, et justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ! » 28 Alors Jésus lui répondit : « O femme, grande est ta foi ! Qu’il t’advienne selon ton désir ! » Et de ce moment sa fille fut guérie.

 

Parallèle en Marc 7, 24-30

traduction TOB questionnement échos
24 Parti de là, Jésus se rendit dans le territoire de Tyr. Il entra dans une maison et il ne voulait pas qu'on le sache, mais il ne put rester ignoré.

"Là": Gennésaret, d'après 6,53 dans une maison où Jésus enseigne ses disciples, 7,17 (voir Question 1)
Pourquoi ce voyage, et pourquoi "Tyr" ? Ce qui est sûr c'est que l'incognito exclut l'intention missionnaire.

 

On sort d'une controverse avec les Pharisiens et les scribes sur la véritable impureté.
25 Tout de suite, une femme dont la fille avait un esprit impur entendit parler de lui et vint se jeter à ses pieds.
 
Comment se fait-il que Jésus subisse ainsi l'événement au lieu d'en avoir l'initiative ?
 
Au déplacement de Jésus sur une terre étrangère, correspond celui de la femme dans une maison qui n'est pas la sienne.
26 Cette femme était païenne, syro-phénicienne de naissance. Elle demandait à Jésus de chasser le démon hors de sa fille.

'Païenne', littéralement 'grecque', ('Ελληνίς), 'syro-phénicienne':  portrait bizarre qui insiste sur les précisions géographiques.
Demande également bizarre: il faudrait 'déplacer' le démon 'hors de' la fillette !

"Grecque", non de race puisqu'elle est syrophénicienne, mais de culture, c'est-à-dire ici, païenne. Cf. Jn 7,35(BJ)
27 Jésus lui disait : "Laisse d'abord les enfants se rassasier, car ce n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens."

Comment comprendre le 'd'abord' ?
Comment admettre une telle dureté de la part de Jésus, en totale contradiction avec ce qu'il disait aux Pharisiens?

La métaphore de Jésus fait changer d'univers: on passe du plan géographique au plan domestique d'un repas où on partage du pain !
28 Elle lui répondit : "C'est vrai, Seigneur, mais les petits chiens, sous la table, mangent des miettes des enfants." Non seulement la femme ne se braque pas mais elle déplace finement la problématique ! A la métaphore de Jésus, répond celle de la femme mais avec des déplacements significatifs dont celui du passage des "enfants (descendants 'teknôn')" aux "petits enfants ('paidiôn')".
29 Il lui dit : "A cause de cette parole, va, le démon est sorti de ta fille." Un exorcisme à distance ! Et Marc dit "parole" et non "foi" ! Quant à l'exorcisme, rien n'en est raconté ! On a l'impression que Jésus est passif et qu'il se contente de constater ce qui se produit grâce à la parole de la femme.
30 Elle retourna chez elle et trouva l'enfant étendue sur le lit : le démon l'avait quittée. Sobriété remarquable! Ni exclamation ni effusion: simple constat. L'autre rapport mère-fille évoqué dans l'évangile de Marc concerne Hérodiade et sa fille (Mc 6, 24), mais pour un traitement opposé.

message de foi

v 24

Ce récit répond par la pratique à la critique Pharisienne qui a précédé, à propos de l'impureté. En se rendant en territoire "impur", tout se passe comme si Jésus mettait lui-même en pratique ce qu'il vient de dire : la véritable impureté n'est pas celle qu'une certaine tradition impose. Dans ce contexte la transgression est flagrante: Jésus franchit la frontière, sort de son terrain d'action ordinaire en terre juive, pour aller au-dehors.
Mais ce mouvement est aussitôt contredit par l'incognito renforcé par l'image de la maison refuge qui laisse penser que Jésus n'avait pas de projet missionnaire.

v 25 La femme porte avec elle deux autres 'intrus': sa petite fille et un démon mais aussi, au-delà, toute une terre étrangère qu'elle représente dans cette attitude de supplication.
v 26 Marc a précisé, avec une redondance qui marque une insistance, qu'au plan ethnico-religieux, la femme est "grecque", ce qui bibliquement, par opposition à "juive" signifie qu'elle est païenne et qu'au plan géographique, elle est "syrophénicienne",  non par adoption mais de naissance. Bref, tout à fait 'étrangère' et donc liée à l'impur.
v 27 Un peu plus haut, 6 41, Jésus "prit les cinq pains... les rompit et il les donnait aux disciples pour qu'ils les offrent aux gens". Plus loin, 6 52, Marc précisera: "Ils n'avaient rien compris à l'affaire des pains, leur cœur était endurci !" Cette fois, ce ne sont plus les Juifs qui s'invitent au partage du pain, mais les païens et c'est Jésus lui-même qui semble 'étranger' à la requête de la femme: "pas bien", "prendre et jeter", "le pain"(tôn artôn), "des enfants" (tôn teknôn = descendants), "aux petits chiens" (tois kunariois).
v 28 Le terme utilisé par Jésus, 'teknôn' enfants,  insiste sur la parenté : de sang, sociale ou spirituelle; celui que la femme utilise, 'paidiôn' petits enfants, met l'accent sur la familiarité, l'attachement, l'affection. Elle introduit d'ailleurs deux diminutifs supplémentaires (miettes, petits enfants) à celui de Jésus qu'elle reprend (petits chiens):
  Jésus Syrophénicienne
  "Prendre et jeter"
"le pain" (artôn)
"des enfants" (teknôn)
"aux petits chiens" (kunariois)
"mangent"
"des miettes"(psichiôn)
"des petits enfants"(paidiôn)
"les petits chiens"(kunaria)
"dessous la table"
  La Syrophénicienne rebondit sur le seul diminutif utilisé par Jésus pour se mettre à la place du petit chien, animal favori. De plus, en ajoutant leur situation, "dessous la table", elle invite à épouser leur point de vue qui est celui des petits. De manière implicite, c'est une contestation de la distinction selon le régime de la parenté, que Jésus avait proposée et qui confortait une distinction ethnico-religieuse.  Pour la Syrophénicienne, il ne s'agit pas de privilégier le rassasiement des uns, mais plutôt que tous puissent manger. Si chacun reste à sa place, il n'y a aucun danger que le pain soit enlevé aux enfants. Dès lors, petits enfants et petits chiens peuvent se nourrir simultanément.
v 29 A la différence de Mt 15, 28, "Femme, ta foi est grande",  ce n'est pas la foi de la femme qui est mise en valeur ici, mais bien sa parole. Celle-ci est la cause de la délivrance de sa fille. Marc ne mentionne ni un ordre d'expulsion, ni un geste de Jésus, ni une force sortie de lui. Il fait simplement un constat exprimé au parfait passif : "le démon est sorti"; c'est déjà accompli.
v 30 La parole d'Hérodiade enfermait le désir de sa fille dans son propre désir qu'elle lui dicte. Ce qui aboutit à la mise à mort de celui dont la parole l'a mise en cause. "Au contraire, aucun mimétisme chez la Syrophénicienne. Sa parole n'est orientée qu'à vaincre la résistance de Jésus et lui permettre de franchir une limite apparemment insurmontable."

Sources : notes de la Tob 2012, de la BJ 1998, L'Evangile selon Marc, Camille Focant [CbNT](Cerf).

Jésus et la Syrophénicienne  sont de la même trempe ! En langage plus raffiné, on dirait qu'ils sont habités par le même esprit. A Tyr, ils transgressent trois interdits : social (une femme), géographique (une étrangère), religieux (une païenne). Mais leur dialogue n'est pas d'abord verbal, il est existentiel et vital : il y va de la santé spirituelle d'une enfant. C'est là une autre frontière que la Syrophénicienne va s'employer à faire franchir à Jésus.
Celui-ci est marqué par une vision de la loi domestique où tout est vu du seul point de vue du père, maître de famille qui, de sa table, ne juge pas "bon" que le pain des enfants, c'est-à-dire de la famille, soit jeté aux petits chiens, du moins tant que les enfants ne sont pas rassasiés. La Syrophénicienne l'invite à changer de point de vue et à adopter "de dessous la table", celui des petits. Du coup, les distinctions ethnico-religieuses sont relativisées. Seule importe la faim de tous et que tous soient rassasiés.
Surtout, deux mentalités sont radicalement différenciées dans les faits. Les Pharisiens et leurs disciples, en renforçant les règles de pureté et en les étendant à des activités aussi modestes que de manger du pain, renforcent du même coup leur distinction d'avec les païens. Jésus met un point d'arrêt à cette logique. Par exemple, à la logique essentiellement passive et défensive des Pharisiens et des scribes par rapport aux esprits impurs : on étend le champ des interdits mettant à l'abri du contact, Jésus substitue une attitude offensive, (1,21-28; 5,1-20). Il ne se met pas à l'abri de l'impureté, il va de l'avant et purifie.
Cette intervention de la Syrophénicienne est essentielle pour comprendre comment l'espace où l'Esprit de Dieu peut œuvrer en repoussant l'esprit impur est miraculeusement élargi. C'est ainsi que, conformément au "d'abord" de la parole de Jésus, le récit marcien s'intercale bien entre une foule rassasiée en terre juive (6, 34-44) et une autre rassasiée en terre païenne (8, 1-9).