C-La foi est une croix : à la fois scandale et carrefour

version PDF
Ressources théologiques et philosophiques, Jean-Marie Beaurent p318-321
    La foi est une croix : à la fois scandale et carrefour  

La proposition que Dieu nous fait en Jésus implique une décision de notre part, par rapport à la personne même de Jésus. Dieu manifeste sa joie: son Royaume est là ! et il le concentre dans le témoignage de Jésus: c'est lui qui détient la clé de l'événement, c'est uniquement grâce à lui que nous pouvons y participer.

a. Que Dieu se donne dans une personne particulière, c'est là un scandale (scandalon: le caillou qui, sur le

chemin, dépasse et fait tomber...) La question fondamentale, qui sous-tend les autres questions théologiques, se trouve posée par le rapprochement de ces deux versets de Jean : « Dieu, nul ne l'a jamais vu » (Jn 1,8) et: «Qui m'a vu a vu le Père» (Jn 14,9). Celui qui, par définition, est invisible, s'est donné à voir dans une personne; et l'on a pu le voir, l'entendre, le toucher sans mourir !

Toute l'histoire de Jésus se présente finalement comme un débat:

• les uns veulent éliminer cette question comme irrecevable; Dieu'se révèle dans sa seule transcendance, Il habite dans l'obscurité, la ténèbre;

• les autres acceptent, au contraire, de maintenir la question ouverte: peut-être Dieu signale-t-il ainsi un nouveau visage de sa transcendance ?

• quelques-uns même commencent à vivre la question, non plus comme un scandale, mais comme un événement où Dieu affronte le scandale pour manifester quelque chose de plus important, d'extraordinaire...

b.  L'événement de Jésus va faire grandir, progresser ou chuter; ce scandale est en même temps un carrefour à partir duquel on va s'orienter:

• soit dans le sens du premier Sinaï et résister de toutes ses forces pour ne pas entendre ce qui est dit là, décider que c'est un sacrilège et une idolâtrie et donc les combattre selon la tradition du judaïsme;

• soit dans le sens d'un nouveau Sinaï, d'une nouvelle façon de vivre le Sinaï; accepter de se laisser faire par l'événement et d'être mis par lui en certaines conditions permettant de le comprendre... Autrement dit, accepter de se laisser aimer par Jésus Christ, de se laisser choisir par lui et commencer, alors, à discerner ce dont il est question.

La foi des disciples est une question posée au judaïsme et, en retour, incessamment reposée aux disciples par les Juifs. La foi chrétienne, celle qui vit de la foi de Jésus, continue aujourd'hui d'interroger le judaïsme: « Ne penses-tu pas que le Dieu transcendant puisse s'enfermer dans une personne particulière? » Elle s'interroge aussi elle-même, sans jamais clore la question, car il demeure scandaleux que Dieu vienne habiter dans une personne...

Nous ne pouvons recevoir ce mystère que dans une vie de communion, dans l'Église; la raison ne peut expliquer l'événement, mais il est donné à l'intelligence de découvrir Jésus et de comprendre ainsi bien des choses de Dieu et de l'homme.

L'Église maintient le mystère ouvert, mystérieux: « Jésus Christ vrai Dieu et vrai homme »... Alors que l'hérésie prétend expliquer le mystère, la Tradition écarte, pour ainsi dire, les lèvres de la plaie, du scandale; elle empêche ainsi que ne se forme une explication hâtive.

Que le baume de Dieu vienne guérir nos catégories mentales !

c. Le Nouveau Testament se présente ainsi comme le déroulement d'un grand procès où l'on se demande: « Qui donc est le véritable Juge? »

Toutes les décisions concernant la personne de Jésus trouvent là leur « croix » ultime. En effet, sur quoi s'appuient la vérité de sa prédication et son autorité en matière hala- khique (concernant la pratique), la messianité de sa vocation et le témoignage des Écritures à son sujet, sinon sur le fait qu'il est - ou non - l'événement eschatologique dans lequel Dieu se donne à voir et à toucher?

 

L'histoire de Jésus culmine dans l'événement de la Croix :

• c'est la finale du procès pour ceux qui ont décidé que Jésus était sacrilège ; ils le remettent au « bras séculier » qui suspend le Rabbi au gibet;

• c'est le symbole du combat entre les ténèbres et la lumière d'un Visage, le lieu du discernement de la foi, pour les disciples de Jésus;

• c'est l'acte d'amour ultime de Dieu, le dernier mot de la Présence: ainsi le vivent ceux des disciples qui sont au pied de la Croix.   

Que Dieu se propose à voir, à rencontrer comme un homme qui meurt, que le « rétrécissement » de la Présence à l'intérieur d'un homme particulier aille jusqu'à la mort de cet homme, c'est le scandale poussé à l'extrême, son point d'aboutissement. Et il faut laisser le scandale ouvert : comment se fait-il qu'un Dieu qui donne la vie, aille à la mort? - La joie de Dieu, c'est de nous aimer jusqu'au bout, d'être- avec-nous jusque dans la mort: Heureux ceux qui vont jusqu'au bout de l'ajustement ! Et, à Pierre qui proteste, Jésus  dit: « Retire-toi derrière moi! Tu m'es un Satan !» (cf. Mt 16,23). Dieu veut rejoindre nos morts humaines.

Alors que l'humanité reçoit d'Adam le réflexe fondamental de fuir la mort, en Jésus nouvel Adam, l'homme peut aller au-devant de sa mort, parce qu'il tient le sens de sa vie d'une communion. Que Dieu, le Créateur (celui qui crée et anéantit), prenne la mort en lui comme un événement qui l'atteint dans sa présence humaine... pour certains, c'est le scandale, l'échec ; pour les chrétiens, c'est l'abandon ultime, la remise totale de soi de l'homme à Dieu, de Dieu à l'homme.

d. Le combat historique entre les ténèbres et la lumière se termine à la Croix : là s'accomplit le discernement proposé aux disciples de Jésus, non seulement en son temps, mais aujourd'hui. Pour tous les chrétiens, cet événement est l'Heure de la foi : ou bien elle naît, ou bien elle meurt. La Croix est le signe ultime où la foi est appelée: « Sommes- nous capables de dire « oui » à ce Dieu qui va jusque-là ? » En ce sens-là seulement, nous donnons raison à Kierkegaard ou à Bultmann: l'événement de la Croix est essentiel à la foi des disciples, non comme un événement absurde qui ne dirait rien de Dieu et ne demanderait qu'une confiance totale, mais au contraire comme l'événement dans lequel nous reconnaissons véritablement le Dieu du Sinaï qui se donne jusqu'à mourir et, ainsi, nous élève à cette hauteur d'amour...

Qui sommes-nous pour qu'un Dieu meure pour nous ! Faut-il que nous soyons aimés ! (cf. Rm 5,8) Seul cet Amour est « digne de foi » !

La Croix, scandale et carrefour, est essentielle à la foi Dieu seul peut des disciples de Jésus; la foi chrétienne reste toujours un nous donner de débat et même un combat, non seulement entre disciples et traverser l'épreuve. détracteurs de Jésus, mais au cœur même des disciples : oui ou non, sommes-nous prêts à nous laisser faire par l'événement, à entrer dans une vision nouvelle où nous recevons notre regard d'un Autre?

Ce n'est pas nous qui « nous » convertissons; nous en appelons à lui pour qu'il fasse grandir en nous la foi. Lui seul peut nous ajuster à cet événement, par la prévenance qu'il nous signifie.