B-La foi chrétienne est "un fait de conversion"
a. Qu'est-ce que cette conversion ? - une nouvelle façon de voir... Ce n'est pas l'effet d'une décision; elle se joue et s'impose comme le poids d'une trop grande joie qui « nous tomberait dessus ».
Elle commence dans la joie de la prédication, la prédication de Jésus lui-même. Il proclame une Bonne Nouvelle: il annonce qu'une joie divine est à l'œuvre dans le cœur des pauvres, des miséricordieux, des artisans de paix... Les Béatitudes ne sont pas d'abord un code moral ; elles annoncent ce qui est en train de se produire : Dieu visite les pauvres. La foi commence donc par une prédication de la joie.
Est-ce d'abord notre joie à nous? Non ! c'est d'abord la joie de Dieu à venir chez les hommes et faire avec eux la paix; il passe sur sa colère et leur pardonne ! Ce n'est pas d'abord la béatitude de l'homme (comme nous le pensons parce que nous sommes centrés sur nous), c'est la Béatitude de Dieu qui visite les hommes et proclame sa joie de venir chez eux. La joie de l'homme visité s'enracine dans la joie de Dieu qui vient.
Le centre de cette visite, c'est Jésus et la certitude en son cœur de cette communion intime, de cette proximité de Dieu avec les hommes, comme d'un Père avec ses fils. L'annonce que « le Royaume est proche » est la source de la joie, une joie qui prend des tonalités différentes selon les circonstances dans lesquelles on se trouve : le pauvre se sait visité, le pécheur pardonné et invité à faire de même... Les évangélistes traduiront cela dans les situations diverses de leurs Églises; mais le noyau central de la Bonne Nouvelle, c'est la joie de Dieu. Chaque situation humaine est appelée à se convertir à cet événement.
b. Commencer à vivre cette joie-là ne change pas seulement le regard, c'est un bouleversement qui « retourne » l'existence (metanoïa). Du fait que la joie est donnée, le sens de la vie change. La conversion n'est pas une condition pour obtenir la joie; c'est l'inverse: le bouleversement de la vie vient de cette trop grande joie.
Alors que, depuis plus de quatre siècles, le judaïsme était sans prophètes, sans miracles et que le sens de la vie consistait pour un juif soit à porter la pauvreté comme un destin, soit à entrer dans un mouvement d'agressivité contre l'idole, soit à attendre le Jour du Seigneur qui basculerait finalement le monde et ferait que les premiers soient les derniers... voici qu'éclate une joie de fin des temps, où Dieu invite les pécheurs à participer à son banquet et faire la fête avec lui !
L'origine de la conversion, c'est lui : c'est Dieu qui « se convertit » ! La conversion qu'opère Dieu par rapport à nous, le mouvement de Dieu, se prolonge en nous et y provoque un bouleversement... Resterons-nous en dehors du Festin? Avec nos vieux habits? Ou allons-nous revêtir le vêtement nuptial ? Entrer dans la joie de Dieu ?
Les premiers à entrer dans ce nouvel état d'esprit et à participer aux noces, ce sont les disciples. Ils expérimentent la joie des Béatitudes : ils étaient pauvres, irrémédiablement... En Jésus, Dieu les visite et leur donne la joie dans une pauvreté qui, désormais, ne leur paraît plus sans issue: elle devient visitée, pleine de toute la richesse de Dieu ; elle prend une autre signification : c'est une pauvreté « transfigurée ».
c. Cette conversion n'est pas magique: le cœur de l'homme ne s'ouvre pas automatiquement... Les évangélistes racontent le pénible parcours de la prédication de la Bonne Nouvelle; les chemins de la foi ne sont pas des chemins aplanis, mais difficiles, semés d'embûches !
Les disciples sont les premiers à résister, surtout lorsqu'ils voient jusqu'où la joie de Dieu les entraîne: aller chez les pauvres, les publicains; accueillir les prostituées, les enfants; pardonner au-delà de sept fois ! Lorsqu'ils pressentent que la joie peut aller jusqu'à l'oblation de leur vie, les disciples hésitent, doutent, renient...
Les évangiles exposent les difficultés de la foi ; leurs récits ne laissent dans l'ombre ni les hésitations, ni les trahisons des disciples, au contraire et c'est important:
• d'une part, la foi chrétienne continue la foi d'Israël et les disciples refont en quelques mois l'expérience d'Israël au long des siècles: les Douze, c'est Israël, à nouveau en marche, qui se met à hésiter, protester, apostasier; mais qui revient pourtant et se fait pardonner. Ce qu'a vécu Israël par rapport au premier Sinaï, les disciples le vivent par rapport au second : ce sont les mêmes tentations, les mêmes signes donnés, les mêmes pardons accordés...
• d'autre part. Dieu est un vis-à-vis qui situe l'homme comme partenaire et l'appelle à la liberté; il ne joue pas avec les enfants d'Israël comme avec des marionnettes. Lorsqu'il vient parmi les hommes, même pour restaurer la joie, il ne leur force pas la main ; alors même que lui se compromet par avance, il n'exerce aucune pression sur leur cœur car il respecte leur liberté; il ne les séduit pas, ne les retient pas: c'est là la véritable chasteté.
d. Il est essentiel à la foi chrétienne d'être une lente progression vers une relation créatrice. Les disciples se rendent compte que, laissés à eux-mêmes, ils ne parviennent pas à se convertir à ce qui vient. Dès que Pierre veut marcher sur les eaux en vertu de ses propres forces, c'est la panique: il coule...
De Jésus seul peut venir la force de se convertir.
Impossible aux disciples de croire que le Royaume de Dieu est là s'ils ne croient pas en Jésus; crotté Jésus, croire ce que dit Jésus: que le Royaume est arrivé, c'est croire en Jésus, s'en remettre à lui comme au nouveau Sinaï. Pour trouver la force de devenir véritablement Israël, le nouvel Israël, la seule issue possible, n'est-ce pas la foi en Jésus?
e. C'est ainsi que les disciples reçoivent leur foi de l'événement de Jésus lui-même, de sa qualité d'être.
Ils ne peuvent croire en l'événement de Dieu - le Royaume est là - que parce que Jésus leur donne de croire; ils trouvent dans la confiance qu'ils font à Jésus la force de croire en l'événement qu'il annonce (cette force qu'on appellera l'Esprit Saint) ; ils reçoivent de Jésus le dynamisme suffisant pour que leur cœur se convertisse à ce qu'il proclame. Leur confiance en Jésus est rendue possible par la confiance que Jésus leur porte, lui qui les enseigne, les reprend, les encourage.
La foi n'est donc pas seulement la confiance que les disciples font à Jésus; c'est aussi et d'abord la confiance que Jésus fait aux disciples, le don de son pardon. Le capital de confiance investi au départ peut être très modeste, les motivations pour suivre Jésus très ambiguës et même misérables..., Jésus n'en donne pas moins sa miséricorde aux disciples et c'est là ce qui les transforme de l'intérieur. Le regard qu'il porte sur chacun d'eux leur donne du souffle et finalement la force d'acquiescer à ce qui vient. Le regard que Jésus porte sur Pierre lui donne l'audace de confesser: « Tu es le Christ!» -, de pleurer amèrement durant la nuit de la Passion et, après avoir reconnu sa pauvreté, sa totale dépendance par rapport à ce regard, la force d'affermir ses frères: «Pierre, m'aimes-tu?... Pais mes brebis / » (Jn 21,17)
Nous avons foi en Jésus parce que Jésus a foi en nous. Nous ne tirons pas de notre propre fonds notre foi en Dieu; elle vient du regard que Dieu porte sur chacun d'entre nous et qu'il nous signifie en Jésus. Nous pouvons croire en lui parce que, d'abord, il croit en nous.
La décision se joue sur la personne de Jésus: croire en Jésus, c'est croire Jésus. C'est là le point de départ minimal de tous les actes de foi ultérieurs qui aboutiront, plus tard, au « croire que Jésus est... »
